Le CNSMDP à la Villette, 1990-2020 : « On n'apprend pas à nager sur un tabouret »

Il y a trente ans, le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris a déménagé à la Villette et s'est enfin doté des locaux adaptés à sa vocation : former les musiciens et les danseurs de demain. Comment s'est-il réinventé dans ce nouveau cadre? Retour en vidéo.

Le CNSMDP à la Villette, 1990-2020 : « On n'apprend pas à nager sur un tabouret »
Les 30 ans du CNSMDP à la Villette, © Ferrante-Ferranti_CNSMDP

C'était le 21 juin 1990, jour de la Fête de la musique :  une étrange cohorte traversait Paris, à la fois un concert ambulant et un camion de déménagement. A son bord, jeunes musiciens avec leurs instruments, et sur le flanc du véhicule, une inscription : Le Conservatoire déménage

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En effet, en cette année 1990 le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris s'apprête à quitter l'ancien couvent jésuite qu'il occupe depuis 1910 rue de Madrid pour s'installer à la Villette, dans une bâtisse élégante d'un blanc éclatant, conçue et construite pour accueillir l'enseignement de la musique et de la danse. Qui est aussi la première pierre de la Cité de la musique, futur complexe architectural entièrement consacré à la musique, rêvé par François Mitterrand et Jack Lang et réalisé par l'architecte Christian de Portzamparc, qui sera inauguré cinq ans plus tard. 

« On avait des problèmes acoustiques importants rue de Madrid, se souvient Philippe Brandeis, directeur des études musicales et de la recherche au CNSM de Paris, nonobstant les problèmes d'espace qui étaient dramatiques. Le propos à la Villette, c'était à la fois de faire un bâtiment qui était entièrement conçu pour la pratique artistique de la musique et de la danse et son enseignement, et en même temps suffisamment spacieux pour que tout puisse être rapatrié au sein de l'établissement, en particulier grâce aux salles publiques dont l'acoustique avait été particulièrement soignée. Le fait d'avoir tout d'un coup trois salles publiques avec des jauges relativement importantes - la plus grande d'entre elles avoisinant les 400 personnes, permettait enfin de rapatrier tous les examens de fin d'études qui, pour certains, devaient se passer à l'extérieur du fait du public important qu'il attirait. »

Nouveaux espaces, nouvelles ambitions pédagogiques. Des nouvelles disciplines voient le jour, d'autres, plus anciennes, se restructurent, se développent, s'épanouissent. Musique électroacoustique, danse contemporaine, audiovisuel, jazz, Alain Louvier était directeur de l'institution au moment du déménagement. Il se souvient surtout d'un changement radical d'échelle. « J'ai eu à organiser évidemment le fonctionnement du futur conservatoire : tellement d'administrations nouvelles, avec tout ce qu'on voulait faire.  Il fallait tout inventer. »

Et rajeunir l'image de cette vénérable institution vieille de deux siècles qui a formé Berlioz, Debussy, Casals, Cortot, Marguerite Long ou Ginette Neveu. 

« Passée la façade institutionnelle, passée l'idée que c'est un conservatoire national, il y a à l'intérieur pour chacun des lieux très différents où trouver sa place. J'aimerais imaginer que ce ne soit pas une institution académique, où tout est déjà écrit et contrôlé. Je crois que la musique aussi, c'est une immense liberté. C'est une ouverture vers des champs inconnus, » se confiait l'architecte Christian de Portzamparc à l'époque dans un reportage télévisé.

Le Conservatoire regroupe sur 43.000 mètres carrés un ensemble inédit de lieux, environ 200 salles aux fonctions et aux volumes très diverses. Salles de classe, mais aussi une salle d'art lyrique, la salle d'orgue et trois salles publiques, qui voient les pratiques collectives exploser : orchestre, musique de chambre, représentations scéniques. Selon Pierre Boulez, compositeur et à l'époque chef de l'Ensemble Intercontemporain, qui a participé au comité de la conception du projet, les nouveaux espaces permettraient surtout d'enfin se faire rencontrer la formation des étudiants et le milieu professionnel, comme il l'affirmait devant les caméras au moment de l'inauguration de la Cité de la musique :

« La vie professionnelle et la vie pédagogique ne sont pas suffisamment mêlées l'une à l'autre parce que les élèves sont dans un coin et la vie professionnelle se passe ailleurs. Et pour passer de l'un à l'autre, c'est quelquefois très difficile. Donc, je crois que ces échanges entre professionnels et pédagogies courantes seront la chose qui est la plus importante dans cette installation de la Villette. »

La mise en situation professionnelle a pris un développement très important, ce qui a fait beaucoup évoluer les parcours, explique Philippe Brandeis. « Ce qui est plus significatif, c'est qu'à rue de Madrid encore on était dans un système assez ancestral dans lequel la récompense consistait exclusivement à avoir un premier prix à l'examen final de sa discipline principale. Après l'installation à la Villette, tout d'un coup, c'est un diplôme complet qui est décerné aux élèves avec toutes les disciplines complémentaires attachées, notamment les disciplines qui leur permettent d'élargir leurs facettes d'insertion professionnelle. »

Le nouveau bâtiment de la Villette a permis à partir des années 1993 de développer une vraie saison des concerts et spectacles qui valorisent le travail des étudiants et qui continuent à être un axe majeur de l'insertion professionnelle des jeunes danseurs et musiciens, avec près de 300 manifestations, la majorité au sein du Conservatoire.  Le compositeur Marc-Olivier Dupin était directeur du CNSMDP en 1993 et a participé à l'élaboration de la saison du Conservatoire : 

« _J'avais toujours en tête une phrase de Pierre Boulez qui disait par rapport justement à l'apprentissage du spectacle : '_On n'apprend pas à nager sur un tabouret'. C'est à dire que, effectivement, pour préparer tous ces jeunes artistes aux métiers de la scène, il fallait les mettre en situation de travail.  Leur donner la possibilité de faire beaucoup de prestations publiques, d'avoir l'accès à la scène, aux vraies conditions professionnelles. Et c'était en effet une dynamique pédagogique nouvelle et extraordinaire, » conclut le compositeur.