Comment rendre crédible la musique classique dans les séries ? L'exemple de Philharmonia

Pour le tournage de Philharmonia, série de France 2 qui relate le parcours d’une cheffe d’orchestre, la production s’est offert les services d’un coach de direction d’orchestre pour crédibiliser le jeu des acteurs. Immersion en coulisses.

Comment rendre crédible la musique classique dans les séries ? L'exemple de Philharmonia
L'acteur François Bureloup se fait coacher par Christophe Dilys (au premier plan) pendant le tournage de la série Philharmonia, © Radio France / Victor Tribot Laspière

Ce n’est pas tous les jours que l’on peut voir un orchestre réuni au complet jouer en playback. C’est pourtant ce qui se passait ces deux dernières semaines à la Philharmonie de Paris. L'Orchestre national d’Ile-de-France (ONDIF) jouait son propre rôle lors du tournage de Philharmonia, série thriller créée par Marine Gacem et Laura Piani qui sera diffusée sur France 2 à l’automne 2018. « C’est une grande frustration pour eux » s’amuse Christophe Dilys, jeune chef d’orchestre présent sur le plateau. 

L’ONDIF a enregistré la musique de la série en amont du tournage et doit donc rejouer en playback par-dessus pour que les mouvements des musiciens coïncident avec la bande son. Déroutant pour les artistes, mais expérience nouvelle puisque pour la première fois l'orchestre joue son propre rôle, celui d'un ensemble dans la tourmente depuis la mort brutale de son chef. Une femme, Hélène Barizet, jouée par l’actrice Marie-Sophie Ferdane, est chargée de reprendre les rênes de l’ensemble, et ce contre «  l’avis des musiciens et du directeur » nous apprend le communiqué de presse. La cheffe aux « méthodes atypiques a une saison pour faire sa place et sauver l’orchestre, réputé pour être un tueur de chefs » est-il précisé. 

Le long tournage - 62 jours - connaît son apogée à la Philharmonie où sont tournées toutes les scènes de répétitions et de concerts. Comme souvent lors d’un tournage, les scènes sont courtes et les musiciens doivent rester mobilisés pour jouer à peine 10 secondes d’Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss. L’actrice Marie-Sophie Ferdane est sur le podium et gesticule de façon convaincante devant les musiciens. 

Il faut le reconnaître, la crédibilité n’est pas toujours le point fort de nombreux acteurs censés incarner des musiciens à l’écran. Rose Brandford Griffith de Merlin productions, aux commandes de Philharmonia a donc tenu à engager à engager un coach de direction d’orchestre. Une personne capable de préparer les acteurs en amont et de les guider pendant le tournage. Christophe Dilys, jeune chef d’orchestre et collaborateur ponctuel de France Musique, a été engagé pour remplir cette mission. 

« J’ai été pris sur un coup de chance. Je travaillais pour l’émission Carrefour de Lodéon sur France Musique lorsque la production a contacté Frédéric Lodéon pour lui proposer de jouer son propre rôle dans la série. Ils lui ont également demandé des conseils pour trouver un consultant musical. Il a tout de suite proposé mon nom » explique le chef d’orchestre. 

Entre deux prises, Christophe Dilys revoit les gestes de direction avec l'acteur François Bureloup
Entre deux prises, Christophe Dilys revoit les gestes de direction avec l'acteur François Bureloup, © Radio France / Victor Tribot Laspière

Rapidement, Christophe Dilys a dû intégrer les codes du cinéma, un milieu qui le passionne depuis toujours mais dont il ne connaissait pas le fonctionnement. Pour toutes les scènes de direction, Christophe Dilys se positionne en face des acteurs, hors caméra. « Je joue le rôle d’un miroir. Je fais exactement les gestes que je ferais pour diriger cette musique et les acteurs n’ont plus qu’à m’imiter » explique le coach musical. Christophe Dilys garde également un œil sur les musiciens de l’orchestre pour vérifier que tout le monde fait les bons coups d’archet, que les vents attaquent au bon moment.  « C’est un exercice assez difficile, et j’ai parfois dû interrompre le réalisateur en lui expliquant que s’il tournait cette scène de telle façon, ce n’était pas conforme à ce qui se passe dans la réalité ». 

« C’est une assez grosse pression parce qu’il faut connaître les limites des acteurs, leur degré de patience pour ne pas interférer dans leur jeu et dans les indications du réalisateur » explique Christophe Dilys. Le consultant musical a dû apprendre à laisser passer quelques imperfections parce qu'elles seront tout à fait rattrapables. La production devrait faire appel à lui au moment du montage des 6 épisodes de 52 minutes pour s’assurer du réalisme à l’écran. 

Le consultant musical explique avoir eu recours à deux approches différentes en fonction des deux acteurs jouant un rôle de chef, Marie-Sophie Ferdane et François Bureloup. « Marie-Sophie est musicienne, elle a étudié le violon au conservatoire. J’ai juste eu à lui donner les bases de la gestique et ça fonctionnait immédiatement. Pour François qui ne joue pas de musique, c’était tout à fait différent. Il a un sens timing propre aux acteurs comiques donc il s’agissait plus de mettre en place une chorégraphie ». 

Marie-Sophie Ferdane, qui plus jeune faisait partie du pupitre des violons de l’orchestre du conservatoire de Grenoble, n’avait jamais abordé la direction. « J’appréhendais beaucoup le tournage de la première scène devant l’orchestre. J’avais beaucoup de craintes sur ma crédibilité. Etant donné que j’ai cette expérience en orchestre, je ne voulais pas faire n’importe quoi. Je voulais surtout sentir dans le regard des musiciens qu’ils y croyaient un minimum. On a donc énormément travaillé avec Christophe Dilys pour que ça sonne juste » relate Marie-Sophie Ferdane, alias la cheffe Hélène Barizet.  

Marie-Sophie Ferdane et Guillaume Dolmans sur la scène de Philharmonie de Pairs pendant une scène de la série Philharmonia
Marie-Sophie Ferdane et Guillaume Dolmans sur la scène de Philharmonie de Pairs pendant une scène de la série Philharmonia, © AFP / Jacques Demarthon

L’actrice explique avoir ressenti une émotion très violente lorsque pour la première fois, un musicien de l’ONDIF a levé les yeux de sa partition pour la regarder, non pas en tant qu’actrice mais en tant que cheffe. « J’ai vu dans son regard qu’il commençait à y croire. C’était extraordinaire ! ».  

Chaque jour, Christophe Dilys et Marie-Sophie Ferdane travaillent les partitions comme le feraient un professeur de direction en conservatoire et son élève. Tout est passé en revue, lecture à plat, définition des tempos, les impulsions, etc. La comédienne a souhaité que le coach dirige en miroir, en face d’elle afin de comprendre les gestes qui font sens à tel passage de l’œuvre, les expressions du visage, l’importance des regards. Marie-Sophie Ferdane a également regardé de nombreuses vidéos de concerts et s’est inspirée de Barbara Hannigan, notamment. 

La série, qui devrait être diffusée à l'automne sur France 2, se veut être un thriller psychologique. Le fait que son personnage principal soit une femme cheffe d'orchestre - dans un milieu musical manquant cruellement de femmes à ce type de poste - est un bon signe pour la réduction des inégalités entre les sexes.