Colloque à Dijon: la musique monte au cerveau

Dijon accueille ce week-end un grand colloque international sur le thème "Musique et cerveau". L'amélioration de la vie des malades d'Alzheimer et de Parkinson, la compréhension du déclenchement de l'émotion et les aptitudes musicales des animaux, des dizaines de spécialistes font le point sur les avancées.

Colloque à Dijon: la musique monte au cerveau
Sur la scène de l'Opéra Théâtre de Dijon, la vingtaine de spécialistes de l'influence de la musique sur le cerveau alimente le débat public. (Guillaume Decalf/France Musique)

Quelle est l’influence de la musique sur le cerveau ? Quelles applications peut-on adopter pour la médecine ? Sommes-nous tous égaux devant l’apprentissage d’un instrument ? Autant de questions autour desquelles plus d'une dizaine de spécialistes du monde entier réunis pour l’occasion au Grand Théâtre de Dijon vont discuter durant quatre jours. Après Venise (2002), Leipzig (2005), Montréal (2008) et Edimbourg (2011), c’est en Bourgogne que se tient ce grand rendez-vous organisé par la Fondation Mariani, une association italienne spécialisée dans la neurologie infantile.

Le choix de Dijon s’est fait en raison de la présence du LEAD (Laboratoire d’étude de l’apprentissage et du développement), une structure au sein de l’Université de Bourgogne dirigée par Emmanuel Bigand. Cet ancien contrebassiste professionnel (premier prix du Conservatoire national de musique de Versailles) est aujourd’hui l’un des chercheurs les plus en pointe sur les relations entre la musique et le cerveau. Professeur de psychologie cognitive, il cherche à comprendre comment la musique peut influencer, voire améliorer, l’état des personnes souffrant des maladies d’Alzheimer, ou encore de Parkinson.

Le chercheur Emmanuel Bigand, directeur du LEAD (Labordatoire d'étude de l'apprentissage et du développement) et coordinateur du colloque. (Guillaume Decalf/France Musique)
Le chercheur Emmanuel Bigand, directeur du LEAD (Labordatoire d'étude de l'apprentissage et du développement) et coordinateur du colloque. (Guillaume Decalf/France Musique)

Emmanuel Bigand a commencé ses travaux en cherchant à comprendre comment le cerveau traitait les structures musicales, dans une approche très musicologique. Mais ses découvertes lui ont permis de se diriger vers des domaines bien plus profonds de la cognition. « Nous nous sommes rapidement rendus compte que les réseaux de neurones qui s’activaient pendant ces écoutes étaient très proches de ceux du langage. Et de là est venue l’idée des applications médicales ».

Pour le chercheur, il ne s’agissait pas de s’intéresser aux troubles de la personnalité, domaine plus lié à la musicothérapie, et qui existe depuis plusieurs années. C’est du côté des personnes souffrant de lésions neurologiques que l’équipe s’est penchée, en s’intéressant aux troubles du langage, à la maladie d’Alzheimer, de Parkinson, aux personnes ayant subit un AVC...

Santé et musique

Plusieurs projets ont vu le jour avec des associations s’occupant des malades d’Alzheimer par exemple. Certains patients tombés dans le mutisme le plus total réagissent fortement et positivement à de la musique qui stimule une mémoire lointaine, enfouie mais encore active. La musique aide les personnes agressives à se calmer, d’autres à communiquer ou à se souvenir.

« La musique est l’un des éléments les plus puissants de cohésion sociale et de communication. Des patients lourdement atteints ont été capables de retenir des phrases musicales qu’elles ne connaissaient pas alors qu’elles ne se rappellent plus de leur prénom, ou oublient qu’elles doivent se nourrir » explique le chercheur de Dijon. Certains patients incapables de s’habiller, savent pourtant encore jouer d’un instrument.

La musique permet également d’améliorer sensiblement la condition de personnes atteintes de la maladie de Parkinson. Elle permet de diminuer les troubles du mouvement et d’améliorer la marche du patient grâce au rythme. Les malades marchent plus rapidement, allongent le pas et réduisent considérablement les possibilités de chute.

Idem pour ceux qui ont souffert d’un AVC (accident vasculaire cérébral) : la pratique du piano peut permettre de faire réagir plusieurs aptitudes du patient comme la motricité, la mémoire, la concentration... Que ce soit l’audition ou l’exécution, cela active de nombreuses zones du cerveau. Et les études prouvent que les effets de la musique en la matière sont de loin bien plus bénéfiques que d’autres méthodes plus traditionnelles.

Le neurologue et neurobiologiste Gérard Mick estime que la musique permet d'améliorer considérablement la qualité de vie des patients. (Guillaume Decalf/France Musique)
Le neurologue et neurobiologiste Gérard Mick estime que la musique permet d'améliorer considérablement la qualité de vie des patients. (Guillaume Decalf/France Musique)

« Les personnes qui ont eu un AVC ou souffrent de polytraumatismes, sont souvent dans une angoisse et dans un état de dépression, car elles ont du mal à aller de l’avant. L’apprentissage de la musique en groupe, comme dans un chœur, permet de remobiliser la personne en lui donnant l’envie de progresser », explique Gérard Mick, neurologue et présent pour les quatre jours du colloque.

« La musique peut jouer un rôle très fort dans la socialisation et la communication. Cela fonctionne pour les enfants bien sûr, on le voit avec des initiatives comme El Sistema au Venezuela, mais c’est aussi très important pour les adultes, pour qu’ils reprennent goût à la vie », explique le neurologue exerçant à Voiron (au nord de Grenoble) et à Lyon.

Autre volet important des effets de la musique sur le cerveau : ses vertus anti-vieillissement. Plusieurs études ont montré que la pratique de la musique chez les personnes âgées aidait à favoriser les capacités psychomotrices, permet de conserver une bonne mémoire verbale et également de conserver une aptitude au raisonnement.

Etudes musicales

Les études sur le sujet sont sans limites, certains scientifiques cherchent à savoir si l’aptitude à la pratique musicale est innée chez tout le monde. Les premiers résultats laissent penser que chacun a les mêmes capacités d’apprentissage de la musique, ce sont divers facteurs étrangers qui vont créer les inégalités par la suite.

Une autre étude s’attache à savoir si la musique est une spécificité humaine ou si les animaux peuvent y être sensibles. Il est notamment question de carpes capables de différencier les styles de musique, comme de reconnaître deux morceaux du même compositeur. La musique a également amélioré les capacités d’apprentissage chez certains rats en augmentant la neurogénèse dans l’hippocampe. Encore plus fort, l’écoute musicale déclenche la libération de la dopamine chez les rongeurs, la molécule du plaisir.

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Mais les différents chercheurs insistent tous sur la nécessité d’appréhender de telles découvertes avec prudence, l’étude de la musique et de son impact sur le cerveau des animaux ou sur le nôtre n’en est qu’à ses balbutiements et de nombreux recoins n’ont pas encore été éclairés.

Voilà de quoi il sera question tout ce week-end à l’Opéra Théâtre de Dijon, mais à huis clos, contrairement à la conférence publique de ce jeudi matin animée avec humour, décontraction et intelligence par Emmanuel Bigand.

Le chercheur aime rappeler que le choix de Dijon comme ville hôte de l’événement ne manque pas de saveur puisque c’est ici que Jean-Philippe Rameau, dont nous célébrons le 250e anniversaire de sa mort cette année, a vu le jour. Il fut l’un des premiers à explorer les effets puissants et complexes de la musique sur le cerveau.

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