Chostakovitch, l’amoureux du ballon rond

Mis à jour le lundi 04 juillet 2016 à 14h48

S’il y a un compositeur qui était féru de football, c’est bien Dimitri Chostakovitch. Le musicien russe était un grand supporter des équipes de sa ville natale Leningrad : le Dynamo puis le Zenith. Il a même dédié à sa passion un ballet, L’Age d’or.

Dans les tribunes, il ne passait pas inaperçu. Avec son allure, ses petites lunettes rondes et son costume bien taillé, Chostakovitch détonnait au milieu des supporters issus essentiellement de la classe ouvrière. Pourtant, le compositeur nourrissait pour le football et l’équipe de Leningrad (actuel Saint-Pétersbourg) une adoration quasi-obsessionnelle. « Il avait une vision idéalisée du jeu » explique son grand ami Isaak Glikman, ajoutant que Chostakovitch « regardait les matchs en silence, mais les expressions qui alternaient sur son visage trahissaient ses émotions ».

Une passion documentée

Grâce aux multiples relations épistolaires qu'il a entretenu avec ses amis, comme Isaak Glikman, l’amour de Chostakovitch pour le foot est extrêmement bien documenté. Plus d’une centaine de lettres rédigées de la main de l’artiste font référence à ce sport, certaines y sont même entièrement dédiées. Nombre de ses contemporains ont évoqué l’engouement de Chostakovitch pour le ballon rond, et c’est ainsi que l’on sait qu’il lui arrivait de mettre fin aux cours qu’il donnait au Conservatoire plus tôt pour assister à un match, ou de demander à ses amis de lui réserver ses places lorsqu’il était en tournée.

C’est dans l’analyse du jeu que s’épanouissait la passion du compositeur pour ce qu’il appelait “le ballet des masses ”. Chostakovitch a écrit plusieurs articles dans la presse sportive soviétique, où il décryptait les exploits du Zenith ou du Dynamo Leningrad. Mais surtout, comme l’explique *Anthony Bateman * dans son livre Sport, Music, Identities, tout au long de sa vie, le musicien a tenu des carnets dans lesquels il notait méticuleusement, et au jour le jour, les dates des matchs, les listes des équipes soviétiques, les surnoms des joueurs, et tous les résultats...

La passion de Chostakovitch ne se limitait pas à la théorie, le compositeur aimait également pratiquer son sport préféré. Dans la biographie Shostakovitch : A life remembered, Elizabeth Wilson rapporte un souvenir d’un ami du compositeur, Yuri Petrovich Lyubimov : “ Il insistait pour que je me joigne à lui dans ses parties de football. Il jouait avec passion, il y mettait tout son cœur. Une fois, j’ai malencontreusement frappé la balle sur ses lunettes, qui sont tombées de son nez. Il était gêné mais a déclaré ‘Ce n’est pas grave, ça fait partie du jeu !’ ”.

Si Chostakovitch n’était peut-être pas très habile avec le ballon, ses impressionnantes connaissances des règles et des techniques footballistiques lui ont permis d’obtenir le plus haut diplôme d’arbitre. Aucun document ne prouve que le compositeur ait un jour réellement arbitré une rencontre officielle, mais son statut lui permettait d'assister gratuitement à tous les matchs soviétiques.

L’Age d’or, un ballet sportif et politique

Dimitri Chostakovitch a déclaré avoir toujours rêvé de composer un hymne de foot. Un vœu qu’il a pratiquement exaucé en 1930, lorsqu’il a écrit la partition du ballet L'Age d’Or, sur un livret d’Alexander Ivanovsky. Initialement intitulé Dynamiada, L’Age d’or * raconte les aventures d’une équipe de football qui découvre le monde capitaliste lors d’un voyage dans l’Ouest, dans un pays appelé *Pays fasciste. L’histoire est inspirée d’un véritable voyage effectué en Europe par le *Dynamo Moscou * dans les années 1920. Sur scène, la décadence de l’occident est représentée par des danses alors interdites en URSS, comme le Fox-trott ou le French cancan.

Mais comme le démontre Anthony Bateman, l’intrigue du ballet est avant tout politique. Pour comprendre cette lecture de l’oeuvre, il faut rappeler qu’en URSS, il était interdit aux sportifs de se professionnaliser. Les athlètes ne pouvaient être qu’amateurs, et chaque club était sous la tutelle d’un département d’Etat ou d’un ministère. Le Dynamo était administré par le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, équivalent à la police politique. Ainsi, dans le spectacle, l’équipe formée de fonctionnaires, soldats de classe, ne vient pas seulement disputer une compétition sportive. Elle vient surtout détruire un pays capitaliste. Avec succès.

Chostakovitch et le mélange des genres

La promiscuité entre le sport et la politique – omniprésente en Union soviétique - se ressentait également dans les analyses sportives de Chostakovitch. Pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque le compositeur vantait au travers de ses articles les mérites de l’équipe de Leningrad, c’était, certes par amour du football, mais également en hommage aux habitants de sa ville natale, Leningrad, assiégée. Sa passion pour le football, symbole de la culture ouvrière, était également liée à son attachement à l’idéologie communiste et aux valeurs égalitaires, tout dissident du régime qu’il était. Enfin, dans sa vie, le foot se mêlait également avec la création. Dans ses carnets sportifs, on a retrouvé par exemple des notes relatives à son travail artistique. Un mélange des genres qui s’est particulièrement illustré lorsque Chostakovitch a un soir invité chez lui l’équipe du Zenith à diner, et a terminé la soirée au piano, pour interpréter sa musique aux joueurs qu’il admirait.

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