Centres d'animation : pourquoi la Ville de Paris en veut-elle à la musique ?

A la rentrée 2016, la Mairie de Paris préparerait la suppression des cours individuels et semi-collectifs d'instrument dans ses Centres d'animation, au profit des cours collectifs. Les professionnels s'inquiètent : cette réforme précipitée pourrait, à terme, avoir raison de la musique dans ces structures municipales.

Centres d'animation : pourquoi la Ville de Paris en veut-elle à la musique ?
Centre d'animation de la ville de Paris, mea 603

Depuis quelques jours, une pétition pour le maintien des cours individuels d'instrument dans les centres d'animation de la Ville de Paris circule sur le web. Lancée par les professeurs de musique qui y enseignent, elle fait suite aux différentes circulaires de la Mairie à destination de certains centres d'animation de la capitale qui préconisent, à partir de la rentrée de septembre 2016, la suppression des cours de musique individuels et semi-collectifs, remplacés par les cours collectifs d'au moins six élèves par heure.

La pétition a recueilli jusqu'à présent 3000 signatures et la mobilisation continue. Eric Maillet, professeur de piano depuis 27 ans dans l'association La ligue de l'enseignement-fédération Paris, qui gère plusieurs centres d'animation parisiens, est l'un des initiateurs de la pétition. « Cette réforme a été décidée sans aucune concertation avec les professionnels, et ce qui est encore pire, sans en informer ni les usagers, ni les professeurs qui seraient concernés. Et comme les centres d'animation sont gérés par les associations qui répondent à un appel d'offre tous les cinq ans, nos marges de manœuvre sont limitées.»

La pétition a donc pour vocation d'atteindre un maximum d'usagers pour que l'information sorte au grand jour. « Car si les élèves qui pratiquent un instrument depuis de nombreuses années dans nos centres d'animation parisiens apprennent la nouvelle seulement à la réinscription, lorsque cette réforme sera déjà mise en place, il sera trop tard.»

La musique dans les centres d'animation de la Ville de Paris

Les 51 centres d'animation de la ville de Paris proposent une riche panoplie d'activités pour quelques 60 000 usagers, et une quarantaine propose aussi des cours de musique individuels, des cours de musique théoriques, et de nombreuses possibilités de pratiquer la musique d'ensemble : formations jazz et musiques actuelles, ensembles de musique du monde, orchestres, chorales, formations de chambre... Eric Maillet dirige aussi l'orchestre au centre Dunois du 13e arrondissement de Paris. « Nous sommes vraiment un pôle musique. Nous avons 400 élèves musiciens sur 2000 usagers du centre, 200 suivent les cours individuels avec neuf professeurs de musique permanents. Mais nous proposons aussi les cours de formation musicale et de l'orchestre.» Pour ce professeur de piano, l'objectif de la Ville de Paris, à terme, serait de vider les centres parce qu'ils coûtent trop cher.

Pourtant, pour une ville comme Paris où l'offre en enseignement musical public de qualité se réduit aux conservatoires (qui croulent sous la demande), les centres d'animation de la ville sont une alternative, même si ce n'est pas leur vocation première.

« Beaucoup d'élèves, rebutés dans les conservatoires, viennent chez nous et y restent. Ou de nombreux adultes qui veulent reprendre ou apprendre la musique et qui n'ont pas leur place dans les conservatoires. Nos professeurs sont diplômés du CNSM de Paris ou de Lyon, ils sont titulaires du DE ou du CA, travaillent d'ailleurs souvent dans des conservatoires, et enseignent chez nous avec la même exigence, le stress des évaluations, la sélection ou la compétition en moins. Et avec la liberté d'adapter leur méthode, d'élargir le répertoire ou diversifier les approches. Nous avons régulièrement les jeunes élèves qui finissent par intégrer le 2e cycle au conservatoire, mais très souvent nos élèves font toute leur éducation musicale chez nous. Seulement 5% de nos élèves ne se réinscrivent pas d'année en année.»

Une réforme précipitée

Dans un contexte extrêmement tendu, rendu explosif par le manque de transparence et d'informations de la part de la Ville de Paris, il est difficile d'obtenir des témoignages. Parmi les signataires, certains acceptent de s'exprimer, mais sous couvert d'anonymat.

« La situation parmi mes collègues est très tendue », avoue le directeur d’un des centres qui souhaite rester anonyme, lui aussi pris au dépourvu. « Ce qu’on nous a expliqué, sans formaliser noir sur blanc, c’est que les cours de musique individuels n’étaient pas en accord avec l’éducation populaire. Qu'il faut privilégier les cours collectifs. Or, certains de mes collègues travaillent déjà en cours dirigé à trois élèves - piano ou guitare – mais au-delà de trois, c’est très compliqué, voire impossible, du point de vue pédagogique, mais aussi logistique. »

Comme tout le monde, ce professeur de piano dit avoir appris cette mesure par la presse et par différentes circulaires qui touchent certains centres. « Ce projet n’a aucun fondement, ni pédagogique, ni éducatif, ni pratique. Sa mise en œuvre me semble impossible dans de bonnes conditions. Il faut souligner que les ateliers de pratique collective existent déjà dans les centres d’animation qui proposent les cours de musique, et l’enseignement du piano se fait déjà en ateliers dirigés semi-collectifs, avec trois élèves par heure, sur le principe de rotation dans un face à face pédagogique, en plusieurs séquences de travail. La mesure de généraliser les cours collectifs avec au moins six personnes par heure est un non-sens : passer brutalement à un enseignement monolithique à une classe de six personnes, quel que soit le niveau est totalement irrationnel, et tout particulièrement pour les débutants. Comment voulez-vous enseigner un instrument à une classe de débutants, par exemple, qui réunit les gamins de six ans et les adultes ? Que faites-vous des cinq petits - si toutefois vous avez la chance de pouvoir réunir six élèves du même niveau - pendant que vous essayez de placer la main sur le clavier à leur sixième copain de classe ? Le deuxième aspect est la question de la mise en œuvre de ces ateliers. On imagine mal sous quel type d’infrastructure cet enseignement pourrait être mis en place, même si on faisait fi de l’aspect pédagogique. Dans quelles conditions et avec quel matériau ? Pour être clair, à combien de pianos et dans quel type de salle ? Cette mesure ne s’appuie même pas sur un matériau pédagogique qui pourrait être mis en œuvre. Ni sur une méthode qui aurait été éprouvée ou type d’enseignement qui pourrait être appliqué en fonction des différents stades de formation de l’élève. Nous ne sommes pas une anti-chambre du conservatoire, nous ne proposons pas un enseignement au rabais, mais un enseignement alternatif avec la même exigence de qualité, et tenons que cela reste le cas. »

Généraliser l'enseignement collectif à six élèves et plus sur tous les instruments, quel que soit le niveau ? Une aberration très dommageable pour les usagers comme pour les professionnels, selon un professeur de violoncelle qui souhaite garder l'anonymat. « Même si on ne connait pas le travail d’analyse qui a précédé cette réforme, je pense qu’il n’y a pas une connaissance véritable de l’enseignement de la musique, ni une véritable prise en considération par les décisionnaires. Ce qui est en plus très dangereux, c’est de confondre 'éducation populaire' et 'éducation au rabais’. Parce que ce qui est un véritable enseignement populaire, c'est d'assurer aux amateurs une formation de qualité. C’est accorder l’attention nécessaire à chaque élève, à ses besoins particuliers, prendre en compte son niveau, s’adapter à ses défauts, optimiser ses qualités et développer son oreille. A six et plus, au rythme hebdomadaire, on ne fait rien de tout cela. »

Selon les estimations de Catherine Rosier, déléguée syndicale FO à la Ligue de l'enseignement - Paris, les cours de musique sur l'ensemble de Centres d'animation parisiens représentent quelques 1 500 heures et concernent 3 500 élèves. « La réforme des centres de la jeunesse et du sport voté en septembre a annoncé une volonté d'ouvrir les centres d'animation à plus de monde. Les cours individuels et semi-collectifs, estimés 'légèrement déficitaires', seraient ainsi remplacés par les cours collectifs. Mais a-t-on chiffré les pertes des usagers qui n'accepteront pas cette mesure ? Que proposera-t-on aux usagers RMI-stes ou à ceux aux revenus très modestes à la place à Paris ?»

Un coût social considérable

« C'est incompréhensible de réformer si précipitamment un système complexe qui a mis vingt ans à se roder», avoue un autre directeur signataire, lui aussi sous couvert d'anonymat. « Je conçois que le modèle économique n’est pas satisfaisant pour la Ville de Paris : les cours individuels coûtent cher, mais là-dessus il y a peut-être d’autres modèles à trouver. D'ailleurs, il y a deux ans, la Ville a déjà réformé la tarification (qui s'applique en fonction du quotient familial, entre 150 euros pour le QF1 et 1200 euros pour le QF10 en moyenne), et les familles les plus aisées ont vu leurs tarifs augmenter considérablement. Depuis, nous n'avons plus les longues listes d'attente à l'inscription : les gens sont partis dans le privé ! Si la réforme passe à la rentrée, nos nombreux élèves feront la même chose. Pensez aux adultes : ils veulent apprendre dans de bonnes conditions et progresser rapidement, par manque de temps pour les loisirs. On va leur proposer de travailler avec six autres débutants... on va les pousser vers le privé. Et au fur et à mesure, nous n'aurons plus d'amateurs que l'on a éduqués pour les cours collectifs. On supprimera donc aussi les orchestres, les ensembles klezmer ou jazz… et à terme, on arrête tout. Ceux qui peuvent, iront dans le privé. Un point c'est tout. »

Sur l'ensemble des Centres d'animation de la Ville de Paris, environ 120 professeurs salariés en CDI enseignent la musique, et encore une centaine collabore sous d'autres types de statut. Quelle est leur place dans cette réforme ? Les directeurs des centres n'ont aucune consigne : « Pour l’instant, c’est l’inconnu : on n’a pas le calendrier de l’exécution, ni les modalités de la mise en place. Faut-il envisager un plan de formation –parce que les enseignants ne sont pas formés à dispenser un tel enseignement ? Qui va les former ? Que fait-on en attendant ? Mais sans pouvoir en donner une estimation précise, je peux vous dire que le coût social sera considérable. Certains professeurs verront leur volume horaire divisé par deux ou trois, pour certains instruments il ne sera tout simplement pas possible de former des groupes, et les professeurs seront licenciés. Et il y aura certainement ceux qui partiront d'eux-mêmes, refusant de travailler dans de mauvaises conditions, avec six élèves dans des salles exiguës et préférant travailler au noir. Et pour finir, comme on ne pourra pas former de bons amateurs, les cours collectifs vont se vider, ce qui veut dire que dans quelques années, la musique désertera nos centres. »

Nous avons contacté Mme Pauline Véron adjointe à la Mairie de Paris et l'une des décisionnaires de cette réforme pour avoir plus d'informations sur le dossier "qui nous recontactera sous peu". Nous compléterons cet article en fonction.

La FO à La ligue de l'enseignement appelle à un rassemblement le 16 février prochain sur le parvis de l'Hôtel de ville, pour exprimer le désaccord de la profession avec la réforme.

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