Brundibar, opéra joué en 1943 dans le camp de Terezín, arrive à Paris

Le 8 mai, l’opéra Brundibar de Hans Krása va être donné à la Philharmonie de Paris. L’oeuvre a été créée en 1943 par les enfants du camp de concentration de Theresienstadt et résonne aujourd’hui auprès des jeunes choristes comme une lutte actuelle.

Brundibar, opéra joué en 1943 dans le camp de Terezín, arrive à Paris
Lors d'une répétition de l'opéra Brundibar à la Philharmonie de Paris, © Marion Pons / Orchestre de Paris

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Gestapo a construit un camp de concentration dans les Sudètes, alors annexées par l’Allemagne nazie : Theresienstadt (aujourd’hui Terezín en République Tchèque). Le lieu est un camp de transit avant la déportation mais aussi un lieu qui retient dans un ghetto les Juifs allemands et autrichiens âgés ou célèbres. 

Ainsi, de nombreux artistes sont restés enfermés dans ce camp de Theresienstadt et en 1943, un opéra y est donné : Brundibar. Sur un livret d’Adolf Hoffmeister et une musique de Hans Krása, l’oeuvre est écrite pour orchestre et chœur d’enfants et sera donnée cinquante cinq fois en un an, avant l’arrêt complet des activités culturelles à Theresienstadt en septembre 1944, période où les déportations vers les camps d’extermination se sont multipliées. 

15 000 enfants internés à Theresienstadt

Parmi les enfants choristes ou solistes qui ont chanté dans Brundibar, Ela Stein-Weissberger a survécu. Elle fait partie de la centaine d’enfants rescapés sur 15 000 internés à Terezín. Arrivée à 11 ans dans le camp de Terezin, elle y reste jusqu’à ses 15 ans et se verra confier le rôle du chat dans l’opéra. Chanter sur scène, sans porter l’étoile jaune, était pour elle une forme d'échappatoire à la violence du camp. 

Quand Brundibar sera redonné sur scène dans les années 70, Ela Stein-Weissberger voudra y assister. Elle chantera avec les enfants et ne ratera quasiment aucune occasion de pouvoir faire revivre cette oeuvre dans un contexte différent jusqu’à sa mort, en mars 2018. « Sa victoire à elle c'est de faire comprendre à tous les enfants du monde qu'ils ne doivent pas se laisser faire par l'ignorance et la tyrannie », témoigne Henriette Chardak qui l’a rencontrée pour son livre et son documentaire : Les enfants de Terezín et le monstre à moustache

L’absence d’Ela Stein-Weissenberg n’empêche pas Brundibar de continuer à être chanté partout dans le monde. Le 8 mai 2019 à la Philharmonie de Paris, le Chœur d’enfants de l’Orchestre de Paris dirigé par Lionel Sow et accompagné par des musiciens de l’orchestre va proposer une version de Brundibar sur une mise en scène d’Olivier Letellier

« Dès le départ la commande était très claire : faire résonner le côté contemporain de cette oeuvre et ne pas s'intéresser à la version originelle de 1943 dans les camps », raconte le metteur en scène. L’opéra est transposé dans un monde actuel où le personnage principal, Brundibar, n’est plus une caricature d’Hitler comme c’était le cas pendant la Seconde Guerre mondiale, mais « une star adulée par la foule et qui a le pouvoir de prendre la parole, de dire ce qu’il veut et de manipuler tout le monde », poursuit Olivier Letellier. 

Une caricature d'Hitler tolérée par les Nazis

A l’époque, Brundibar se moque ouvertement d’Hitler : « Hoffmeister et Krása voulaient que les enfants puissent se moquer d’un tyran et se dire que, s’ils chantent tous ensemble, ils vont pouvoir masquer sa voix et ne plus entendre parler de lui », explique la journaliste Henriette Chardak. Si l’oeuvre est tolérée par les Nazis, c'est « parce qu’ils savent que tout le monde va finir à Auschwitz ». Une captation est même utilisée dans le film de propagande : Le Führer donne une ville aux Juifs. On y voit alors le chœur d’enfants et d’autres images du camp de Theresienstadt censées prouver au monde et à la Croix Rouge que les Juifs sont bien traités. Pour le réaliser, de nombreuses personnes sont déportées pour éviter de montrer la surpopulation, en priorité les personnes qui ne sont pas bien portantes ou trop maigres. On redécore certaines parties du camp. Tout est mis en scène.  

« Il faut absolument que les enfants qui chantent à la Philharmonie connaissent cette histoire pour qu'ils apprécient le chant de liberté immense de la fin », annonce Henriette Chardak. Malgré la vision très contemporaine de Brundibar par Olivier Letellier, le metteur en scène n’a pas effacé le contexte dans lequel l’oeuvre a été donnée il y a 76 ans, et les enfants y sont très réceptifs. 

Moi ça me fait penser aux Juifs qui ont été embarqués, sans rien. On a aussi des pulls jaunes qui font penser à l’étoile juive.

« Je trouve qu’il y a beaucoup de métaphores sur les camps de concentration, sur ce qui s’est passé pendant la Seconde Guerre mondiale avec les Juifs », témoigne Marthe, choriste de 11 ans. « On nous a expliqué (et c’est là que j’ai réussi à comprendre) qu’il y a des chansons qui parlent d’oies parties en voyage sans aucun bagage. Moi ça me fait penser aux Juifs qui ont été embarqués, sans rien. On a aussi des pulls jaunes qui font penser à l’étoile juive ». 

Une jeune génération consciente des enjeux politiques actuels

Les jeunes choristes du Chœur de l’Orchestre de Paris sont impliqués et très sensibles aux messages portés par Brundibar dans sa version 2019 : la guerre, la pauvreté, l’écologie… Autant de combats actuels qui résonnent chez eux. « Je sais qu'il y a beaucoup de pays où les gens ne sont pas encore libres, où il y a beaucoup de guerres, ce n'est pas un sujet qui date en fait, c'est toujours actuel, et c'est triste de dire ça mais ce serait bien que ça se finisse comme l'histoire : bien », constate Marthe. [A la fin de l’opéra, des enfants se rassemblent pour chanter plus fort que Brundibar et faire taire la voix du tyran.]

De son côté, Léo, choriste de 10 ans, comprend que le message universel de cet opéra concerne aussi des pays qui ne sont pas en guerre : « En ce moment, ça me fait mal au cœur de penser qu’il y a des gens pauvres qui vivent dans la rue, que d’autres ne les aiment pas et leur demandent de rentrer chez eux, alors qu’ils ne peuvent plus à cause de la guerre. » 

Marthe, elle, a rapidement saisi l’importance du collectif face aux défis du XXIe siècle : « Dans cet opéra, Aninka et Pepíček [une sœur et un frère qui tentent de gagner un peu d’argent pour leur mère en chantant] sont tout seuls au début. Une fois que le chœur les aident, ils sont plus forts et ils gagnent. Je vais donner un exemple aujourd'hui : la pollution. Beaucoup de gens veulent lutter contre et d'autres s'en fichent et jettent des bouts de plastique dans la mer. Alors que si jamais on se dit tous un jour, “c'est bon c'est fini”, je pense que ça réglerait le problème. Le collectif est toujours plus fort », conclut la jeune choriste.