Bruce Brubaker et Francesco Tristano : un duo de pianistes qui ne jouent pas ensemble

En concert à la Folle Journée de Nantes, Bruce Brubaker et Francesco Tristano détonnent avec leur programme : Brahms, Monk, Glass, Scarlatti, Cage… Rencontre avec deux pianistes qui revendiquent leur liberté.

Bruce Brubaker et Francesco Tristano : un duo de pianistes qui ne jouent pas ensemble
Bruce Brubaker et Francesco Tristano en répétition avant leur concert à la Folle Journée de Nantes, © DR

Bruce Brubaker et Francesco Tristano jouent ensemble depuis une dizaine d’années, mais sur scène ils ne sont plus vraiment “ensemble”. Rencontre à la sortie de leur concert donné dans le cadre de la Folle Journée de Nantes.

France Musique : Votre concert s’intitule “Simuldance”, pourriez-vous expliquer ce projet ?

Francesco Tristano : On devrait parler en même temps tous les deux pour comprendre ce que c’est vraiment…

Bruce Brubaker : C’est un projet autour du piano, de la musique écrite et improvisée, de la musique continue et où il est difficile de dire exactement qu’est ce que les pianistes vont faire.

FT : L’idée de base c’est de jouer deux récitals de piano mais en même temps. On ne joue pas de musique pour deux pianos, on joue de la musique pour un instrument. Il y a des superpositions, des transitions et passages où ça se cherche, ça divague et des moments où l’on se reconcentre et on se remet sur un rail et pour que tout reparte...

BB : Il peut jouer du Frescobaldi, du Scarlatti et moi, en même temps, je joue du Glass. Les harmonies sont parfois les mêmes mais pas toujours.

FT : Ce soir c’était très en place, presque composé. Mais ça on ne le savait pas. On essaye de ne pas préparer.

Donc vous ne répétez jamais avant un concert ?

FT : Non. Quand on a commencé il y a dix ans on a répété trois ou quatre jours mais c’était une grosse prise de tête. Aujourd’hui par exemple on s’est mis au piano, on a joué trois minutes, je me suis retourné et j’ai dit : “Bruce, on arrête là, c’est tellement bon, si on continue on va prendre toute l’énergie du concert. C’est vraiment le moment”.

Quelle est la différence entre votre duo d’il y a dix ans et celui d’aujourd’hui ?

BB : Avant cétait difficile, aujourd’hui c’est facile.

FT : Bruce est mon mentor et mon dernier professeur car quand on s’est rencontré à New York il m’encourageait pour continuer à faire ce que je faisais or ce n’était pas le cas avec la plupart des professeurs...

BB : Qu’est ce que je t’ai dit exactement ?

FT : Juste “Continue, c’est bon !” Puis on a commencé à jouer ensemble.

BB : C’était un concert avec plein de musiques différentes, Chopin, Sylvano Bussotti, Bach…

FT : Il y a huit ans on déterminait beaucoup de choses, aujourd’hui on ne détermine presque plus rien.

Les pianistes ne se font jamais face lors de leurs concerts
Les pianistes ne se font jamais face lors de leurs concerts, © DR

Vous avez une particularité pour un duo de piano : vous ne jouez pas face à face.

FT : C’est parce qu’on ne joue pas ensemble et qu’on ne veut pas donner l’impression de faire un concert en duo. Il fait son truc, je fais mon truc. Même les pianos ne sont pas parallèles. On veut forcer l’écoute pour ne pas avoir cette image d’harmonie, d’unisson, mais avoir deux choses différentes en même temps.

BB : Et c’est aussi pour le son des pianos.

Vous n’êtes pas vraiment des musiciens classiques... Alors comment vous situez vous ?

FT : Au-delà de vouloir donner une étiquette parce que ce ne serait pas à nous de le faire, nous avons un bagage classique et l’on ne s’en défait pas. Je n’y arrive pas, même si je veux faire de la techno, j’ai un bagage classique, en partie avec mes études à Julliard mais aussi depuis que je suis tout petit.

BB : C’est ma faute…

FT : Non, c’est grâce à toi ! En fait je pense qu’il n’y a pas de confrontation : on est libre ! Ou on espère être libre. On peut jouer un programme de musique écrite avec deux ou trois moments clés déterminés, ou être complètement détaché de tout ça... C’est ça la liberté, ne pas imiter quelque chose qu’on a entendu mille fois mais prendre la partition et la réinventer l’interpréter, pas de la baser sur un souvenir.

BB : Il y a une intention de faire quelque chose de différent. Ce processus est essentiel.

Est-ce que vous rencontrez parfois des limites, des frontières par rapport à cette démarche ?

FT : Je dis toujours que les frontières n’existent que si on a envie de les apercevoir. Moi-même je ne m’impose pas de frontières. Après quand on joue avec des personnes, on est contraint de déterminer plus de choses, notamment avec un orchestre. Il y a une masse sonore avec laquelle il faut faire des compromis. Mais on perd beaucoup le contrôle aussi. En tant que musicien tu constitues environ 5 ou 10% du résultat final. En solo c’est 100%, en duo 50%. Donc c’est une liberté qui doit s’adapter chaque fois selon les projets.

BB : Il n’y a pas de mur entre le compositeur le public et le musicien qui joue. L’expérience musicale c’est une personne qui écrit, qui lit et qui entend. Je n’aime pas le mot compositeur, peut-être qu’il n’y en a pas finalement ?

FT : Ou alors c’est nous !

Et quel est le rôle du public, de celui qui écoute ?

FT : Il compose aussi. Chaque personne dans le public a ses propres références.

BB : Et ses propres oreilles !

FT : On ne peut se se substituer à ça. Nous avons une idée claire de ce que l’on fait, basée sur des concepts que l’on a étudié ou le bagage classique dont je parlais. Mais peut-être que pour le public c’est d’autres souvenirs, d’autres assimilations sur lesquelles nous n’avons pas le contrôle, donc chacun recrée dans sa tête la musique, comme il ou elle l’entend.

BB : Et la musique est différente dans chaque pays… On trouve beaucoup de musique classique en Chine mais les auditeurs sont différents, tout est différent ! Mais c’est ça qui est bon !

Alors comment trouvez-vous le public de la Folle Journée ?

FT : Très positif et enthousiaste !

BB : Oui il y a une vraie chaleur...

FT : Surtout que ce que l’on propose est un peu “out”... Mais les spectateurs sont partants et c’est très gratifiant. On se permet d’aller loin et de ne pas faire de compromis.

BB : L’atmosphère dans les grandes salles de concert est différente que celle qu’il y a dans un club, et le public aussi ! On ne trouve pas le jeune public dans les grandes salles de concert or pour le futur de la musique classique il est nécessaire de jouer cette musique dans d’autres espaces et pas seulement dans ces grandes salles.