Au Château d’Assas, sur les traces de Scott Ross et de Scarlatti

Lieu mythique de la vie de Scott Ross, le Château d’Assas a été le théâtre de l’enregistrement des intégrales de Rameau, Couperin et Scarlatti. C’est dans cette belle demeure de pierres, située sur les hauteurs de Montpellier, que le claveciniste américain a été accueilli par la famille Demangel.

Au Château d’Assas, sur les traces de Scott Ross et de Scarlatti
Le claveciniste américain Scott Ross dans le jardin du château d'Assas situé en périphérie de Montpellier, © Getty / Jacques Sarrat

Les belles rencontres sont indissociables des belles histoires. Scott Ross n’aurait certainement pas eu la même carrière s’il n’avait pas rencontré une certaine famille, un certain château et un certain clavecin. Le jeune américain natif de Pittsburgh aux Etats-Unis, qui allait devenir une légende du clavecin et de sa réhabilitation, débarque en France à l'âge de 13 ans, avec sa mère qui souhaitait donner le meilleur pour son fils, déjà doté de talents musicaux incroyables. 

Scott Ross apprend le piano au Conservatoire de Nice. C’est à l’occasion d’un concert de fin d’année en 1967 qu’il tape dans l’œil et dans l’oreille de Christine Demangel. Elle propose à l’Américain, qui hésite à se consacrer au clavecin ou à poursuivre l’apprentissage du piano, de venir au Château d’Assas pour se faire un avis. Christine est l’une des filles de Simone Demangel, qui a acheté le château en 1949. Un lieu dans lequel elle a pu se cacher de la Gestapo qui, par trois fois, l’a arrêtée. Résistante de la première heure, elle fournit des faux papiers, et aide les gens à se cacher et à se nourrir.

Paolo Zanzu joue l'une des 555 sonates de Domenico Scarlatti/ pour l'enregistrement de l'intégrale des sonates par France Musique
Paolo Zanzu joue l'une des 555 sonates de Domenico Scarlatti/ pour l'enregistrement de l'intégrale des sonates par France Musique, © Radio France / G. Decalf

Plusieurs années plus tard, à l’occasion d’un concert qui se déroulait dans les environs, des amis de Simone Demangel, lui demandent s’il est possible d’entreposer au château un clavecin du XVIIIe siècle. L’instrument a été restauré, ce qui est assez rare à l’époque. Une fois placé dans le salon de musique, la châtelaine a une conviction : il ne doit plus repartir. C’est ce dont se souvient Marie-Claire Demangel, une autre fille de Simone qui vit toujours au château actuellement. 

« _Afin de le racheter, elle est allée voir plusieurs banquiers qui lui ont ri au nez en lui disant : "_Madame, nous pouvons vous prêter de l’argent pour acheter une voiture ou un bateau, mais pas pour un instrument ancien !" » explique Marie-Claire Demangel. L’argent sera trouvé dans la famille et le magnifique clavecin d’un doux vert, orné d’une délicate peinture d’inspiration méridionale, semble avoir toujours appartenu au Château, bien que la bâtisse soit plus jeune que l’instrument. La rencontre entre le clavecin et Scott Ross sera le début d’une longue histoire. 

Marie-Claire Demangel, actuelle propriétaire du Château d'Assas (34) où vécut le génial claveciniste Scott Ross. Il y enregistra les intégrales de Rameau, Couperin et Scarlatti
Marie-Claire Demangel, actuelle propriétaire du Château d'Assas (34) où vécut le génial claveciniste Scott Ross. Il y enregistra les intégrales de Rameau, Couperin et Scarlatti, © Radio France / G. Decalf

Le musicien connaît un véritable coup de foudre avec l’instrument et le lieu. « Dès son premier séjour en 1967, il écrit sur le livre d’or : "Je reviendrai" », se remémore Marie-Claire Demangel. Scott Ross ne quittera plus vraiment Assas et s’y installe durablement à partir de 1970, après le suicide de sa mère qui souffrait d’une sévère dépression. « Notre famille l’a presque adopté et ma mère était son mécène », poursuit  la fille de la châtelaine. Scott Ross loge dans le château, change de chambre en fonction de la chaleur ou de la fraîcheur, il rêvasse sur les toits, joue avec les chats, cuisine, etc. C’est à Assas, et grâce au clavecin, que Scott Ross prépare le concours de Bruges. Il obtient un prix d’encouragement en 1968, puis le 1er prix en 1971. 

Très vite, sa notoriété due à son talent et à son approche moderne du clavecin explose. Il se lance dans l’enregistrement des intégrales de Rameau en 1975 puis de Couperin en 1977, toutes les deux enregistrées dans le Château d’Assas. Plus tard en 1984, c'est au tour de  l’intégrale des 555 sonates de Scarlatti. Une partie est enregistrée au château, puis dans la chapelle attenante en raison du fond sonore gênant des fortes pluies qui s’abattent sur la colline d’Assas. Il terminera l’enregistrement dans les studios de Radio France où il se permettra, le 1er avril 1985, de flouer les auditeurs de France Musique en jouant une 556e sonate, de sa composition. Personne ne le remarquera. 

Scott Ross loue une maison dans le village d’Assas mais conserve une clé du château. « Il venait quand bon lui semblait. Souvent, il regardait ce qu’il y avait dans la marmite en train de cuire. Et il se plaignait de la piètre qualité de ce que je préparais à manger. Il était un excellent cuisinier » se remémore Marie-Claire Demangel. Si le musicien passe du temps au Québec où il a été nommé chargé de cours à l’Ecole de musique de l’Université de Laval, il revient dès qu’il le peut dans la région montpelliéraine. « Il tenait compagnie à ma mère qui vivait seule au château. Elle était la Reine et il était son musicien », explique la châtelaine.

Frédérick Haas/ claveciniste/ coordinateur artistique de l'enregistrement des 555 sonates de Scarlatti par France Musique
Frédérick Haas/ claveciniste/ coordinateur artistique de l'enregistrement des 555 sonates de Scarlatti par France Musique, © Radio France / G. Decalf

Scott Ross meurt à l’âge de 38 ans à Assas, des suites d’une infection par le VIH. Ses cendres sont dispersées par avion, au-dessus du château. Près de 30 ans plus tard, l’émotion est grande pour le claveciniste Frédéric Haas de retourner sur les lieux. C’est lui qui s’est occupé de la programmation du marathon Scarlatti, organisé par France Musique. Du 14 au 23 juillet, 35 concerts, 30 clavecinistes, 555 sonates dans différents lieux de la région Occitanie. « C’est un immense travail, commencé il y a un an. Je suis très excité parce que les concerts de clavecin sont plutôt rares et là nous en donnons 35 en 10 jours. Débuter ce projet Scarlatti par le château d’Assas est très émouvant. J’étais un vrai fan de Scott Ross. Au collège, je gravais son nom sur les tables. Ici, à Assas, on comprend l’ambiance authentique, voire rustique de ce qui a inspiré Scott Ross pour ses enregistrements ».

Paolo Zanzu, claveciniste italien de 33 ans, est l’un des premiers à ouvrir cette folle semaine Scarlatti. Il est arrivé la veille afin de travailler sur le fameux clavecin qui plaisait tant à Scott Ross. « C’est lui qui m’a donné envie de faire du clavecin. Je l’ai découvert à l’âge de 15 ans. J’ai tout de suite été séduit par son style, son charisme. C’est quelqu’un qui transmettait très bien les choses. Mais je ne connaissais pas forcément sa vie. Ce que j’ai découvert, ici dans cette bibliothèque, en jouant sur son clavecin et en parlant avec la propriétaire des lieux m’a beaucoup ému. C’est très inspirant » raconte le jeune musicien. 

Et il n’y a pas qu’à l’occasion de ce « scarlatthon » que les clavecinistes viennent trouver l’inspiration à Assas, dans les pas de Scott Ross. De nombreux musiciens sont venus à lui de son vivant et continuent, depuis sa mort. A une époque, certains concerts du festival avaient lieu au château d’Assas. En 2019, pour célébrer les trente ans de la disparition de Scott Ross, les concerts feront leur grand retour dans cette folie du XVIIIe siècle.