On a assisté à la dernière nuit des Proms dans Hyde Park

Point culminant des huit semaines de concerts des BBC Proms, la "Last Night" (dernière soirée) se vit aussi bien dans le Royal Albert Hall que dans différents espaces en plein air du Royaume-Uni. Compte-rendu d'une soirée So British !

On a assisté à la dernière nuit des Proms dans Hyde Park
La foule réunie à Hyde Park à Londres pour la dernière nuit des Proms. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

Il y avait plusieurs façons de célébrer la dernière nuit des Proms, vous pouviez opter pour la saccro-sainte Last Night au Royal Albert Hall de Londres, repère des "Prommers" purs et durs, que France Musique vous faisait vivre en direct. Une soirée haute en couleur comme seuls les Britanniques peuvent les concevoir. Mais si vous ne vous y étiez pas pris suffisamment tôt pour avoir vos places, ou si l'idée de faire la queue pendant plusieurs heures sous la pluie londonienne vous déplaisait, il y avait une autre solution, tout aussi britannique : les Proms in the Park.

L'idée est simplissime : permettre à tous ceux qui n'ont pas pu entrer dans le Royal Abert Hall pour cause de forte affluence ou pour ceux qui habitent loin de Londres, de bénéficier d'une soirée de gala inoubliable. Organisés à ses débuts dans Hyde Park, les Proms in the Park sont désormais présents au Pays de Galles, en Ecosse et en Irlande du Nord. Le concert se tient exactement au même moment que dans la capitale avec des artistes différents et se termine de la même façon pour tout le monde, avec la retransmission de la fin du concert du Royal Albert Hall.

Et si le Royaume-Uni possède bel et bien une date officielle de fête nationale - il s'agit de la célébration de l'anniversaire du souverain, fêté le deuxième samedi du mois de juin, bien que la Reine soit née un 28 avril, allez comprendre - la dernière nuit des Proms fait office de véritable hommage patriotique. Pour nous autres Français, peu habitués à ce genre de démonstration, la Last Night of the Proms pourrait faire tourner de l'oeil le plus chauvin des nationalistes, tant la ferveur nationale est forte. Saturation de drapeaux du Royaume-Uni et chants patriotiques sont au programme de cette fête nationale officieuse.

Ce qui frappe à première vue, c'est l'incroyable décontraction des programmateurs de la BBC. Les Proms in the Park sont le lieu d'expérimentation des mariages musicaux les plus improbables. Le ténor péruvien Juan Diego Florez et le crooner américain Frankie Valli, l'Orchestre symphonique de la BBC et le girls-band sur le retour All Saints. N'est-ce pas là aussi la force d'une fête nationale ? La capacité à réunir tout le monde dans un même endroit et dans un même but : celui de célébrer la joie de partager une identité commune, et ce grâce à la musique.

Mais tout cela ne serait rien sans l'abnégation dont peuvent faire preuve les Britanniques lorsqu'il s'agit de respecter les traditions. Pour synthétiser grossièrement, ce sont les traditions qui permettent à ce pays de rester souder malgré son originale et complexe composition. La dernière nuit des Proms suit évidemment cette règle. Ne serait-ce que par les indications qui accompagnent le billet d'entrée édité par la BBC. Dans un style typiquement britannique, différents conseils nous sont dispensés : vestimentaires, en cas de pluie ou de soirée fraîche, dermatologiques en cas de forte chaleur (ne vous moquez pas, sachez qu'il faisait plus de 30 degrés à Londres, bien que cela ne soit pas arrivé depuis un siècle). Les autres conseils auront de quoi décontenancer les habitués des festivals, avec une liste des objets que l'on "PEUT" (sic ) amener avec soi. Du vin, à raison d'un litre par personne maximum et à condition (hérésie !) qu'il soit contenu dans une bouteille en plastique ou dans une brique en carton, quatre canettes de bières par personne (pour rappel, au Royaume-Uni, la bière se boit habituellement en pinte de 50 cl), des glacières, des chaises et des tables pliantes, etc.

Impossible de comprendre l'identité britannique si l'on n'a jamais assisté à un pique-nique. Il s'agit véritablement d'un art que nos voisins maitrisent à la perfection. Petites tables recouvertes de l'Union Jack en guise de nappe, des chaises pliantes en toile avec repose-verre intégré décorées d'une guirlande d'Union Jack, des malles en osier tapissées d'Union Jack, du vin pétillant, du Pimm's (fameux cocktail à base de quinine, limonade, citron, concombre, orange, fraise et menthe), de la bière, des petits sandwichs-triangle à la dinde-cranberry, aux oeufs brouillés-cresson, au saumon-concombre et au boeuf-crême de raifort.

Avec un tel degré d'implication logistique, comment voulez-vous mettre en doute la sincérité des britanniques et l'amour qu'ils portent à la dernière nuit des Proms ? Eh bien, justement. C'est là tout l'esprit "British ", un subtil mélange de sérieux et de cynisme. On le remarque surtout pour ce qui fait l'apogée de la soirée, ce pourquoi les dizaines de milliers de spectateurs sont réunis dans Hyde Park : les chants patriotiques de la fin du concert. Après avoir subi des chanteurs kitschissimes pendant près de quatre heures, la foule se lève pour son moment de gloire. L'écran géant descend sur la scène et retransmet la fin du concert en direct du Royal Albert Hall. Chacun se tient prêt, son ou ses drapeaux à la main, pour communier avec le reste du pays.

L'orchestre démarre par Pomp and Circumstance, d'où est issu le fameux Land of Hope and Glory d'Elgar et sur lequel le public fléchit légèrement les genoux sur les temps faibles. La scène est encore plus impressionnante lorsque le maestro estime que le tempo était peut-être un peu trop mou et reprend la fin à toute vitesse. A ce moment-là, c'est une foule homogène qui se baisse et se redresse avec une synchronicité robotique ahurissante. Arrive ensuite la Fantasia on British Sea-songs d'Henry Wood, compositeur et fondateur des Proms. C'est dans cette suite inspirée de chants marins que se trouve le célébrissime Rule, Britannia ! Le public d'Hyde Park attend patiemment que le ténor du soir, le péruvien Juan Diego Florez déclame les couplets pour reprendre puissamment le refrain.

La ferveur quasi-religieuse atteint son paroxysme lorsqu'arrivent Jerusalem, hymne officieux, et God save the Queen, hymne officiel. Rarement, l'occasion nous est donnée d'entendre une foule chanter aussi juste, en rythme, et avec autant d'intensité que lors de la Last Night of the Proms. Pourtant, une impression de cynisme s'en dégage également. On comprend peu à peu que cette "sérieuse application à ne pas se prendre au sérieux " fait tout le sel de cette soirée.

Après un bref feu d'artifice final, la foule quitte calmement la pelouse d'Hyde Park et se disperse dans les allées sombres. Une odeur de satisfaction du devoir accompli flotte dans l'air. De quoi donner envie qu'un tel événement puisse se dérouler un jour en France. Pourquoi pas dans le parc de la Villette à Paris avec la retransmission d'un concert depuis la Philharmonie... Une question se pose : autoriserons-nous les bouteilles de vin en plastique ?

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