Artistes, ONG, volontaires, conservatoires… Qui est derrière El Sistema Greece ?

Encore récent, le projet El Sistema Greece se développe petit à petit avec l’aide de personnalités très différentes, venues de Grèce ou du monde entier. Découverte et rencontres sur place, à Athènes, dans le premier volet de ce carnet de bord.

Artistes, ONG, volontaires, conservatoires… Qui est derrière El Sistema Greece ?
Une 'rue' dans la camp de Skaramagas, © Angel Ballesteros

La productrice de France Musique Dominique Boutel et le réalisateur Gilles Blanchard sont partis une semaine à Athènes suivre le projet El Sistema Greece qui s'implante dans les camps de réfugiés. Découvrez leur reportage, en trois épisodes. Rattrapez le deuxième épisode ou le dernier sur le concert avec Joyce DiDonato.

Le projet El Sistema Grèce est né de la volonté d’un homme : Anis Barnat. Ancien administrateur de la Maîtrise de Radio France, il a participé à l’élaboration d’une pédagogie destinée aux enfants issus de milieux défavorisés que rien ne destinait a priori à une éducation musicale de qualité. Construction de soi, mise en place de projets personnels, retombées bénéfiques sur les familles, confiance, fierté et espoir, Anis Barnat connaît les bienfaits de ce type d’éducation.

Sa vie professionnelle l’a ensuite amené à gérer les tournées de l’orchestre et du choeur Simon Bolivar, issu du projet El sistema. Quelles que soient les critiques que l’on peut formuler à son égard, El Sistema a permis à des centaines d’enfants vénézuéliens, issus des favelas, d’échapper au destin que la vie semblait leur avoir tracé, des destins souvent violents, empruntant les chemins de la délinquance.

Outre l’accès à une expression artistique universelle, la musique, et à tout ce qu’elle peut développer de l’ordre de l’émotion, de la sensibilité et du plaisir, les formes d’apprentissage du projet, fondées sur le collectif, l’exigence, l’engagement des participants dans le projet, aident également les enfants à se sociabiliser, à construire des moyens psychologiques et moraux pour devenir des citoyens.

À ÉCOUTER

Anis Barnat, fondateur d'El Sistema Greece

Le succès de ce modèle a incité de nombreux pays à mettre en place leurs propres « Sistema », en Europe tout particulièrement, ou encore à construire des projets d’éducation musicale copiant en partie certains des principes du système vénézuélien comme Démos ou El Camino en France.

Au départ, l'initiative d'un homme : Anis Barnat

Face au drame des réfugiés, Anis Barnat s’est senti concerné, il décide donc de partir comme volontaire dans la « jungle » de Calais et découvre que beaucoup des migrants, massés à la frontière de notre pays, sont passés par des camps en Grèce. Pour remonter à la source, il part sur place en tant que volontaire à l’été 2016. Sa destination : l'Île de Lesbos qui accueille de très nombreux réfugiés fuyant les guerres et massacres en Syrie, Afghanistan, au Kurdistan irakien, en Libye…

Dans ces camps, les conditions de vie sont précaires, il y a beaucoup d’enfants, le plus souvent livrés à eux-même, privés d’éducation et à l’avenir incertain. La décision d’Anis Barnat est prise : il va tenter d’implanter le « Sistema » ici, en Grèce. De nombreuses familles attendent une autorisation pour s’installer et essayer de refaire leur vie dans l’un de nos pays européens. El Sistema Grèce veut donc mettre en place des cours réguliers de musique destinés aux enfants, à la fois dans le camp et en dehors du camp.

Un cours de musique... et de danse !
Un cours de musique... et de danse !, © Angel Ballesteros

Mais l’aventure n’est pas simple. Les camps sont régis par des autorités, souvent gouvernementales ou militaires. De nombreuses organisations humanitaires, nationales ou internationales sont déjà sur place, au travail. Elles sont les structures qui leur permettent d’entrer dans les camps et d’y agir. Quant aux migrants qui vivent hors des camps, dans des hôtels ou appartements gérés par les autorités grecques, comment les atteindre ?

Une partie du projet qui mûrit dans l’esprit d’Anis Barnat, c’est également celui de l’intégration. Face à la montée du rejet de ces migrants, il faut selon lui créer du lien entre les populations, réfugiées comme locales, tout comme il faut aider les enfants grecs dont beaucoup souffrent des répercussions de la crise économique.

Quels sont les partenaires du projet ?

Deux structures locales lui ont permis de réaliser son projet, en quelques mois à peine : Impact Hub Athens et Organisation Earth. La première fait partie d’un réseau international de professionnels, tournés soit vers les questions sociales, soit vers une nouvelle vision de l’économie, plus créative. Impact Hub s’engage sur des sujets comme l’inclusion et l’intégration sociales, l’environnement et le commerce équitable. La fondatrice de cette organisation, Sophie Lamprou, n'est pas étrangère à l'univers musical : « J’ai joué du violoncelle pendant longtemps, puis du piano et j’ai aussi joué dans un orchestre. La musique et les professeur m’ont construit en tant qu’individu. C’est très important l’éducation musicale pour les enfants ». Dans le projet El Sistema Greece, Impact Hub permet d'accueillir toutes les semaines des cours de musique (notamment de violon) pour les adolescents mineurs du camp, et un chœur où tout le monde peut participer.

Le deuxième partenaire important, c’est Organisation Earth, implanté à Athènes. Cette organisation non gouvernementale (ONG) a été créée en 2010 par Dinos Machairas et s’est donnée pour mission le développement du concept d’intelligence environnementale et sociale. Son implication dans trois camps (pour le moment) consiste à développer la pratique du football, former des équipes entraînées, et proposer un programme de soins dentaires pour les enfants.

Dans un ancien garage transformé en boite de nuit, Organisation Earth a installé ses locaux athéniens. C’est à la fois la fois un espace de co-working, d’accueil, de discussion et de travail pour les autres organisations type ONG ou entreprises naissantes.

La bonne humeur et l’énergie sont sources de motivation pour cette toute jeune équipe qui ne ménage pas ses efforts. Nous rencontrons Dimitra Raftopoulou, directrice d’El Sistema Greece, dans les locaux d’Impact Hub Athens qui font office de bureaux pour le projet. Le sujet de ce mercredi : l’acheminement des enfants du camp jusqu’à Athènes pour la prochaine « open class ». Difficile question que celle des cars, des pique-niques, des accompagnateurs, surtout que Dimitra gère également les relations avec les autorités grecques, les partenaires, les sponsors…

Volontaires ou professionnels, tout le monde participe

Une longue silhouette arpente le camp en tous sens, téléphone à l’oreille. C’est Léa Dao Van, une jeune française volontaire pour El Sistema depuis deux mois. Elle transporte un piano, court ouvrir les portes des salles de classe, embrasse affectueusement tous les enfants qui passent et se jettent dans ses bras. Le sourire ne quitte jamais ses lèvres, même lorsque les enfants pénètrent en vélo dans le container de musique, alors que c’est strictement interdit. La jeune volontaire semble chez elle dans cet espace, elle connaît tout le monde, se réjouit d’aller manger un petit falafel dans l’un des petits restaurants qui s’est monté dans le camp. Et de temps en temps, elle émaille son anglais d’un mot en arabe ce qui fait bien rire les enfants. Les personnes avec qui elle est en lien, des autorités aux familles, ont toute sa confiance et réciproquement.

La silhouette de Léa se détache dans le camp
La silhouette de Léa se détache dans le camp , © Radio France / Dominique Boutel

Enfin, pour faire de la musique, les enfants ont évidemment besoin de professeurs. Anis Barnat a donc pris contact avec le conservatoire d’Etat d’Athènes, une maison dirigée par Nikos Tsouchlos, francophone et humaniste qui trouve dans le projet d’El Sistema Greece une forme de réponse aux questions posée par la situation. « La visite d’Anis Barnat est venue au moment propice. Tout le monde à Athène se demandait : que peut-on faire en ce qui concerne cet immense problème humanitaire des réfugiés ? Des jeunes enfants n’ont pas connu l’école ou très peu, qui ont vécu des expériences qu’on ne peut imaginer et qui sont venus en Grèce en espérant qu’ils pouvaient peut-être partir ailleurs mais qui vont rester ici. C’est une population qui passe des mois à ne rien faire dans les camps, et pour les enfants c’est là où le problème est le plus vif. On ne peut pas vivre dans cette ville en ignorant cette situation. Il y avait un besoin, la question était de savoir comment participer ? »

Pour répondre à l’appel d’Anis Barnat, des enseignants du conservatoire se sont impliqués dans le projet. Ce sont les vrais héros de ce projet. Chaque jour, avec la même ferveur et la même énergie, ils prennent la route des camps, installent les salles de musiques, donnent des cours, puis se retrouvent pour discuter de l’évolution de la méthode qui est un véritable « work in progress » entre eux, ou avec les intervenants. Ces professeurs, ce sont Antigoni Keretzi, Konstantina Pitsiakou, Nikos Ziaziaris, Anna, Teti Aivadzidou, Emilia….

Et pour donner ces classes, il existe désormais à Skaramagas un container dévolu à la musique pour El Sistema. C’est un cube comme les autres, mais doté d’un parquet et d’un tableau. Le piano électrique est stocké dans un autre container où on va le chercher tous les jours. Sur les murs, on peut voir les traces des activités musicales : dessins et décorations de couleur. Quand le container n’est pas disponible car réquisitionné, par exemple, par une ONG, il faut se replier sur les petites salles de la Hope School ou dans le grand container bleu (où le son se perd un peu).

Cet été, les locaux du conservatoire d’Etat d’Athènes accueilleront des centaines de jeunes européens : ils participeront au concert qui rassemblera les Sistema européens autour de la partition d’un compositeur d’origine grecque, Alexandros Markéas, avec les enfants des camps. Le concert aura lieu le 1er août 2017 au théâtre Hérode d’Atticus.

Des artistes internationaux viennent jusqu'aux camps

Gerard Wirth donne un cours avec des enfants réfugiés
Gerard Wirth donne un cours avec des enfants réfugiés , © Angel Ballesteros

Le soutien vient aussi de l’étranger. Anis Barnat et ses collaborateurs sollicitent fréquemment des artistes, qui viennent partager leur savoir-faire avec l’équipe enseignante sur le terrain. La première à venir partager son expérience pour la création du Sistema Greece, c’est Lourdes Sanchez. Elle dirige les chœurs d’enfants de la fondation Simon Bolivar, au niveau national, et a fondé le chœur Cantores avant de devenir la directrice musicale du chœur national des jeunes Simon Bolivar. Depuis le lancement du Sistema Greece, Lourdes anime de nombreux ateliers de formation musicale.

Les équipes ont aussi reçu la visite de Gerard Wirth, directeur du Vienna Boys Choir, et de nombreux artistes, comme ce groupe de jeunes musiciens vénézuéliens, en tournée dans le monde sur le Peace Boat.

Pendant notre séjour, ce sont Sofi Jeannin, directrice de la maîtrise et du chœur de Radio France, partenaire depuis sa création du Sistema, et Victor Jacob, ancien maîtrisien, assistant de Sofi Jeannin et chef de chœur, qui sont venus apporter leur expertise.

À ÉCOUTER

Interview Sofi Jeannin et Victor Jacob

Sofi Jeannin sur scène, face aux enfants
Sofi Jeannin sur scène, face aux enfants, © Angel Ballesteros