On arrête tout, il y a trop de femmes dans la musique classique

Editorial. Pas un seul homme nommé dans les catégories « Artiste lyrique » et « Révélation, artiste lyrique » des Victoires de la musique classique 2017. Une première qui ne manque pas d’attirer l’attention.

On arrête tout, il y a trop de femmes dans la musique classique
Illustration "we can do it", © Getty

« Victoires de la musique classique : où sont les hommes ? » c’est la question que se partagent Christophe Rizoud (forumopera.com) et Thierry Hillériteau (Le Figaro, également chroniqueur sur France Musique), après l’annonce des nommés aux Victoires de la musique classique 2017. La surprise est de taille : pour la première fois de son histoire, les Victoires ne présentent pas un seul homme dans les catégories « Artiste lyrique » et « Révélation, artiste lyrique ». Trois nommées dans chaque catégorie et pas un poil de barbe. Vous avez bien lu, dans cette édition qui n’est « pas un modèle de parité » (forumopera), il n’y aura « pas un seul ténor ou baryton, pas plus de basse, et pas de contre-ténor non plus » (Le Figaro). Moralité : « L’opéra peut s’honorer de mettre en avant les femmes : au point qu’il n’y a aucun homme parmi les artistes lyriques nommés! » (olyrix). Alors quand on voit que les nommés dans la catégorie « Soliste instrumental » sont le bassoniste Pascal Gallois et les pianistes Lucas Debargue et Adam Laloum, le monde des instrumentistes doit-il se féliciter de mettre en avant les hommes ?

Mais allons plus loin : comment expliquer ces deux listes 100% féminines ? Car oui, il faut bien justifier une telle incongruité, n’allez surtout pas croire que la seule vitalité des voix de sopranos et mezzo-sopranos en France, que la seule qualité de ces six artistes puisse suffire. Onde de choc à la première question : « Choix télégénique ? » demande Le Figaro, au risque d’ailleurs de vexer Thierry Escaich, Bruno Mantovani et Martin Matalon, nommés dans la catégorie « Compositeur » mais pour qui la question ne se pose visiblement pas. Non, « se défend » Gilles Desangles (directeur général de l’association Les Victoires de la musique) « cette hyperféminisation n’est aucunement volontaire », elle serait même « le reflet de notre paysage musical » selon les mots rapportés de Frédéric Lodéon. Mais cela ne suffit pas à rassurer Thierry Hillériteau, pour qui force est de constater que « les chanteurs accèdent bien plus difficilement à la starification que leurs collègues féminines », palmarès à l’appui : « Entre la victoire du baryton Thomas Dolié en 2008 et celle de Stanislas de Barbeyrac en 2014, il aura fallu attendre six ans ! ». Non mais vous vous rendez compte ?

La surreprésentation des femmes dans la musique classique, le sujet prête à sourire. Si on compte effectivement 18 femmes pour 10 hommes parmi les lauréats aux Victoires dans la catégorie « artiste lyrique » depuis 1986, et 11 pour 5 dans la catégorie « Révélation, artiste lyrique », poussons la comparaison pour l’ensemble du palmarès et observons : 25 lauréats « soliste instrumental » masculins pour 5 femmes, 14 pour 9 dans la catégorie « Révélation, soliste instrumental » et, cerise sur le gâteau, pas une seule compositrice récompensée en 16 ans.

Œil pour œil ?

Provocateur, ce titre « où sont les hommes » ? Une réponse à l’étude de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) qui demande, depuis 2012, « Où sont les femmes ? », soulignant la sous-représentation de ces dernières dans la culture, et plus particulièrement dans le secteur musical ? S’agit-il de parler parité à égalité, œil pour œil, dent pour dent, après toutes ces études, articles et polémiques sur la place des femmes dans la musique ?

Le problème, c’est que le débat sur la parité dans la musique classique est encore trop récent et trop fragile pour laisser une place à ce raisonnement. La première étude de la SACD sur la place des femmes dans la culture ne remonte qu’à 2012, et on ne peut malheureusement guère parler de révolution depuis cette date, malgré de nombreuses avancées. En 2016, on ne comptait que 21 femmes pour 586 hommes chefs d’orchestre et 12 compositrices pour 867 compositeurs. Et si on souhaite parler d’une surreprésentation des femmes dans le monde lyrique, notons qu’elles ne représentent que 26% des metteurs en scène, et seulement 6% des librettistes. La récente nomination de Ruth Mackenzie, première femme à prendre la direction du Théâtre du Châtelet, et d’Eva Kleinitz à l’Opéra national du Rhin sont des signes encourageants, mais qui ne sauraient cacher l’immense chemin à parcourir.

En décembre dernier, le journaliste Mark Swed s'enthousiasmait dans les colonnes du Los Angeles Times d’observer enfin un début de parité dans la vie musicale américaine, avec la nomination de Deborah L. Spar au Lincoln Center de New York à la suite de celles de Deborah Rutter à Washington et de Deborah Borda à Los Angeles. A l’occasion de la présentation de L’Amour de Loin de la compositrice Kaija Saariaho’s au Metropolitan Opera, le New York Times consacrait un grand dossier à l’histoire (féminine) de la musique. Dans les deux cas, il s’agissait bien de célébrer le dynamisme et la capacité du monde musical à se réinventer... Oh, Boy !