Anja Linder : « Il y avait un deuil que je ne voulais pas faire : c'était celui de la musique »

Devenue paraplégique suite au drame du parc de Pourtalès de Strasbourg, la harpiste Anja Linder a dû s'inventer une nouvelle vie. Elle y est parvenue, grâce à la musique.

Anja Linder : « Il y avait un deuil que je ne voulais pas faire : c'était celui de la musique »
Anja Linder avec sa harpe électro-pneumatique, l'Anjamatic, © Archives personnelles

Avec la harpe, ce fut un coup de foudre. Une mère pianiste, un père plasticien, Anja Linder a grandi nourrie par l'amour pour tous les arts. Jusqu'à ce qu'à neuf ans elle entende la harpiste Marielle Nordmann en concert : « Quand j'ai vu la harpe, je trouvais que c'était le plus beau des instruments. C'était devenu une obsession. J'en ai parlé tout le temps à ma mère, jusqu'à ce qu'elle cède et m'en achète une. Et à partir de ce moment, c'était cet instrument-là et plus jamais un autre. »

Anja commence par les cours privés et rentre ensuite au conservatoire de Strasbourg. Parallèlement, elle étudie la littérature, et une fois ses premiers prix en poche, elle se dédie entièrement à la musique. Elle trouve son âme-sœur en la soprano Nathalie Godefroy, avec laquelle elle entame une carrière de concertiste.

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Mais le rêve se brise le soir du 6 juillet 2001. Spectatrice d'un concert en plein air au parc de Pourtalès de Strasbourg, Anja est l'une des 150 victimes d'un platane qu'un violent orage a déraciné et jeté sur la foule. 15 personnes y ont laissé la vie. Rescapée de justesse, Anja est hospitalisée pendant un an, mais en sort paraplégique.

« J'étais entre la vie et la mort pendant une semaine. J'ai été opérée cinq fois. J'ai une tige importante, une ostéosynthèse dans le dos. Dès que je suis sortie du centre de rééducation et que j'ai appris à être autonome en fauteuil, je me suis demandée comment ça serait possible de rejouer parce qu'il y avait un deuil que je ne voulais pas faire. C'était celui de la musique. »

Son entourage médical lui suggère de trouver d'autres centres d'intérêt, de faire du handi-sport ou de devenir bibliothécaire. « J'ai fait d'autres choses qui étaient plaisantes, mais jamais ça ne me nourrissait, ne me rendait heureuse comme ce que me procure la musique. Quand j'allais écouter mes amis musiciens, j'avais une forme de jalousie. Je me disais : mais quand est ce que est ce que ce sera à nouveau mon tour ? »

L'Anjamatic ou la métamorphose

C'est une rencontre qui change le cours de son destin. En 2004, le directeur des magasins de musique Instrumentarium, Jean-Marie Panterne, propose à la musicienne d'adapter sa harpe à son handicap. Il fait appel à l'ingénieur Marc Lamoureux qui travaille pendant trois ans avec une équipe d'électriciens et d'informaticiens. Ils mettent au point un système électro-pneumatique alimenté par un compresseur, où le passage des pédales est d'abord programmé sur ordinateur et automatiquement exécuté par la machine. Ce système est ensuite inséré dans le socle d'une harpe standard. Il peut être adapté aux différents degrés de handicap, ou encore joué par des personnes valides parce qu'il permet d'actionner sept pédales au lieu de deux. Anja voit ainsi les limites de son instrument pulvérisées car un répertoire beaucoup plus large s'ouvre à elle : la musique pour guitare ou piano, le jazz ou la création contemporaine.

Son nouvel instrument est baptisé l'Anjamatic. Mais le retour sur scène n'est pas simple. La musicienne doit adapter sa technique de jeu et retrouver sa place d'avant.

« Il fallait que je me débrouille seule. J'ai dû trouver une gestuelle qui m'est propre, avec beaucoup plus de souplesse. C'est presque une danse du bras pour compenser la rigidité du dos, pour permettre à mon son d'être le plus rond possible. Et puis, entretemps, la vie a continué sans moi. Du coup, quand je suis arrivée, j'étais obligée d'auto-produire des concerts, de jouer dans des églises, au chapeau, dans des restaurants. Mais je voulais jouer le plus possible. Et à force de faire ça, au bout d'un moment, les choses se sont déclenchées. »

La musique, un moteur essentiel

La musicienne rejoue désormais dans des festivals et organise des masterclass pour parler de son instrument et de son handicap. Elle travaille aussi sur des projets plus personnels avec des musiciens et artistes de renom, comme Marielle Nordmann, Yann Arthus Bertrand ou Frédérique Bel. Et renoue avec son autre grande passion, la littérature. En 2014, elle construit un programme musical autour de L'insoutenable légèreté de l'être de Milan Kundera, son grand modèle depuis l’adolescence. Et soumet son idée à l’écrivain, qu'elle rencontre quelques mois plus tard. Aboutissement d'un rêve, le projet est gravé sur disque et sort en 2015.

« J'ai une reconnaissance et une gratitude de pouvoir jouer de la harpe et de pouvoir monter sur scène que je n'aurais jamais eues si je n'avais pas eu cet accident. J'ai fait des rencontres plus fortes que je n'aurais imaginé, même si j'avais eu mes jambes. Mais de toute façon, je ne pense pas à moi comme étant quelqu'un d'handicapé. Et même à la limite, je trouve que des fois, ce qui m'empêche d'avancer, c'est le fait que je sois angoissée ou que je procrastine, mais je ne me dis jamais que je n'avance pas assez parce que je suis en fauteuil. »

Son incroyable parcours est raconté dans son autobiographie qu'Anja Linder a intitulée Les escarpins rouges. Tout un symbole d'une féminité à laquelle elle n'a jamais voulu renoncer et d'une reconstruction dont la musique était le moteur essentiel. « J'ai revu un album photo et mon visage n'était pas le même entre le moment avant que l’Anjamatic ne fonctionne vraiment, et à partir du moment où j'ai pu rejouer. Il y a comme une espèce de lumière - qui était éteinte avant - qui s'est allumée à partir du moment où j'ai pu remonter sur scène. La musique, elle peut guérir. Ça fabrique des endorphines qui sont incroyables. Pour moi, ça marche aussi bien qu'une pompe à morphine, c'est évident ! »