Andris Poga : « En URSS, j'ai vécu la même atmosphère qu’a dû connaître Chostakovitch »

Le jeune chef letton Andris Poga dirige l’Orchestre national du Capitole de Toulouse dans un programme Dvorak et Chostakovitch au Festival Radio France Occitanie Montpellier. L'occasion de lui parler de son lien avec la musique russe et de l'héritage de la période soviétique.

Andris Poga : « En URSS, j'ai vécu la même atmosphère qu’a dû connaître Chostakovitch »
Le chef d'orchestre letton Andris Poga en répétitions avec l'Orchestre national du Capitole de Toulouse pendant le festival de Radio France Occitanie Montpellier, © Radio France / Guillaume Decalf

De retour à Montpellier, 7 ans après avoir remporté le Concours international de direction Evgeny Svetlanov, Andris Poga a pris une nouvelle fois les rênes de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse dans un programme qui lui colle parfaitement à la peau. Le Concerto pour violoncelle de Dvořák mais surtout la 12e symphonie de Chostakovitch, un compositeur avec lequel le chef letton de 37 ans entretient un lien particulier.

France Musique : Dans le cadre du Festival de Radio France Occitanie Montpellier, vous dirigez deux concerts avec, notamment, la 12e symphonie de Chostakovitch, surnommée « Année 1917 ». Quel rapport entretenez-vous avec cette œuvre et avec ce compositeur ?

Andris Poga : Je crois que sans Chostakovitch, la musique du XXe siècle serait totalement différente. Bien sûr, il y a beaucoup d’autres compositeurs majeurs mais Chostakovitch était spécial. Il n’avait pas la liberté de parler directement de ce qu’il pensait et cela se retrouve dans sa musique. Il y a toujours différents degrés de lecture dans ses œuvres et surtout dans ses symphonies. Durant mon enfance, alors que l’URSS vivait ses derniers moments d’existence, j’ai vécu la même atmosphère qu’a dû connaître Chostakovitch. Nous n’avions pas la liberté de dire ce qu’on pensait, ni de critiquer le gouvernement, etc. Lui vivait avec cette peur permanente de commettre un faux pas et de se faire arrêter. Cette symphonie n° 12 a été composée en 1961, c’est-à-dire dans les dernières années d’écriture du compositeur. Plus que jamais à la fin de sa vie, il était d’une grande nervosité, il parlait de plus en plus vite, faisait des courtes phrases. Il était rongé par l’angoisse. Mais lorsqu’il composait et qu’il plaquait toutes ses émotions dans sa musique, c’est là que se manifestait son génie et qu’il pouvait ressentir un peu de sérénité. Pour toutes ces raisons, je me sens très lié à Chostakovitch. Je n’ai pas encore eu la chance de diriger l’intégralité de ses 15 symphonies mais je sais que cela viendra dans le futur tant cela me procure du plaisir.

Vous êtes nés en Lettonie en 1980, un pays qui faisait partie de l’URSS. Cela a dû jouer un rôle important dans ce lien dont vous parlez

En Lettonie, nous avons dû nous battre pour gagner notre indépendance. Pendant l’ère soviétique, l’une des principales armes que nous avions était le chant, les festivals de chansons étaient très populaires dans les états baltes. Puisque nous n’avions pas de liberté d’expression, nous transposions notre soif de changement et notre colère en musique. Des milliers de gens se réunissaient pour chanter des chants patriotiques a capella. Certes, les paroles louaient le régime mais l’intensité mise dans ces chants était un moyen de lutter et de protester. C’était une lutte intérieure et c’est comme cela que Chostakovitch composait. En surface, sa musique allait dans le sens du régime mais à l’intérieur c’est beaucoup plus ambiguë. Cette Symphonie n°12 est dédicacée à Lénine et je crois qu’il avait une relation spéciale avec lui. Il l’admirait et le détestait à la fois. Cela se ressent également dans la musique. Elle peut se comprendre de deux façons différentes. Par exemple, dans le final qui se veut très triomphal, l’orchestre joue en majeur comme dans le final de la Symphonie n°3 de Mahler. Officiellement, c’est un passage qui est à la gloire de Lénine mais je crois qu’il s’agit surtout du sentiment d’espoir enfoui dans le cœur de Chostakovitch, l’espoir d’un monde meilleur et que ce régime soviétique chute. A l’image de la 9e symphonie de Beethoven, par exemple.

Vous êtes le directeur musical de l’Orchestre symphonique national de Lettonie et vous entretenez un lien très étroit avec l’opéra national. C’est important pour vous de vous impliquer dans votre pays ?

C’est très important. La Lettonie est un très petit pays mais nous sommes un pays membre de l’Union Européenne et notre culture est européenne. Et c’est surtout ma maison. Je voyage beaucoup durant l’année et j’essaie donc de rentrer le plus souvent possible pour recharger mes batteries. Vous savez, la nature est très préservée et magnifique en Lettonie. C’est en venant m’y reposer et y travailler que je suis certain de ne pas perdre mon identité. C’est ma façon à moi d’être patriote. Pas en parole, mais en ressentant un plaisir vital lorsque je reviens chez moi et en prenant soin de mon pays via la musique. J’ai la chance d’être directeur musical de l’orchestre national, ce qui me permet d’avoir une grande liberté artistique.

C’est ici, à Montpellier, que votre carrière a été lancée après avoir remporté le Concours international de direction Evgeny Svetlanov en 2010, vous êtes ensuite devenu l’assistant de Paavo Järvi à l’Orchestre de Paris. Quel lien entretenez-vous avec la France ?

Ce concours a réellement changé ma vie. Avant, je n’avais pas fait grand-chose. A part mes études à Riga, j’avais passé une année d’Erasmus à Vienne où j’ai étudié la musique germanique. Je ne connaissais la France qu’en tant que simple touriste. J’ai donc dû me plonger dans la culture française pour comprendre ses compositeurs. A mes débuts, j’étais vraiment terrifié à l’idée de diriger du Debussy, Ravel ou Berlioz. Venant du nord de l’Europe, j’étais plus sensible à Sibelius, par exemple. Mais petit à petit, j’ai réussi à comprendre cette musique. Il me manque encore la langue. J’essaie d’apprendre le français (l’interview a été réalisée en anglais, ndlr) parce que je trouve qu’il est compliqué de bien communiquer avec les musiciens sans perdre en précision. Et je crois qu’il est bien plus facile de comprendre une musique lorsqu’on maîtrise la langue du compositeur. J’ai la chance de vivre en France au moins deux mois par an, c’est devenu comme une seconde maison. J’ai également pu emmener mon orchestre en tournée en France. C’était fantastique de faire découvrir ce beau pays à mes musiciens pour qu’ils s’enrichissent de nouvelles cultures. Ils ont pu découvrir l’enthousiasme du public français alors qu’ils sont plutôt habitués à la réserve des habitants du nord.