André Tubeuf s'est éteint à l'âge de 90 ans. Une immense perte pour le monde de la musique

Le philosophe et musicologue s'est éteint lundi 26 juillet à l'âge de 90 ans. Avec lui disparaît une tradition d'écrivains et de penseurs, dans la tradition de Vladimir Jankélévitch.

André Tubeuf s'est éteint à l'âge de 90 ans. Une immense perte pour le monde de la musique
André Tubeuf s'est éteint lundi 26 juillet, à l'âge de 90 ans., © AFP

Il était un monument du monde musical, écrivain et musicologue prolifique ; André Tubeuf s’est éteint lundi 26 juillet à l’âge de 90 ans. D’une érudition sans égale, il emporte avec lui une époque et une façon d’écrire en cultivant un rapport à la culture classique très étroit, dans la tradition de Vladimir Jankélévitch qui fut son professeur, André Suarès ou André Gide. France Musique lui rend hommage dès ce lundi, notamment dans l'agenda de l'été et le lendemain dans Musique Matin.

Né le 18 décembre 1930 à Smyrne en Turquie, André Tubeuf grandit entre un père ingénieur de travaux publics qui avait souhaité quitter sa terre natale, et une mère fille du Consul de France. Dans un contexte géopolitique instable, André Tubeuf est élevé dans environnement musical, son père est violoniste et son grand-père titulaire des orgues de Sainte-Clotilde. Un environnement qui ne lui permet pas de répondre à son désir ardent de développer sa propre pratique. A Zonguldak, André Tubeuf aiguise sa sensibilité musicale et découvre le chant auprès des sœurs franciscaines missionnaires de Paris qui tiennent l’école, le dispensaire et la petite église. La famille déménagera ensuite à Alep où il restera jusqu’à la fin de la guerre.

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En 1946, André Tubeuf rejoint Paris pour y mener ses études supérieures, d’abord au lycée Louis-le-Grand, puis à l’école Normale supérieure, rue d’Ulm. Ses loisirs sont largement occupés par la fréquentation des théâtres ; il applaudit Louis Jouvet et Gérard Philipe et se forge aux habitudes de la capitale. Le disque répond à son appétit de découvertes ; André Tubeuf se plonge dans le chant avec Bach en premier lieu.

Agrégé de philosophie en 1954, le jeune normalien se tourne vers l’enseignement, à Nancy puis à Strasbourg. Il met son génie oratoire au service de la transmission qui lui tiendra tant à cœur toute sa vie. Il ne cessera d’ailleurs pas cette activité en 1972, lorsque Jacques Duhamel l’appelle au cabinet du ministère de la Culture pour le charger des questions musicales. Une fonction renouvelée par Michel Guy en 1975.

Plume hors pair pour le Point, l’Avant-scène Opéra ou Classica, André Tubeuf a enrichi la littérature musicale de nombreux ouvrages majeurs. On lui doit des essais sur Beethoven, Wagner ou Strauss, mais également de nombreux portraits – Elisabeth Schwarzkopf, Claudio Arrau, ou encore Rudolf Serkin, dont il fut l’ami. La mezzo-soprano Sophie Koch se souvient de sa rencontre avec lui : « c'était en 1998 lors d'un concert à Lausanne. En-dehors d'être un puits de science, il connaissait parfaitement les voix et le répertoire. C'était un guide, il m'arrivait de lui demander ce qu'il pensait d'une décision que je devais prendre. Avec lui disparaît une culture de la filiation et de la tradition, celle qui relie les artistes entre eux, à travers les générations. »

« C'était très précieux pour un jeune chanteur d'obtenir les conseils d'André Tubeuf. Il leur montrait le chemin en élargissant leurs connaissances. » Le directeur du Théâtre du Capitole de Toulouse, Christophe Ghristi, rend également hommage à une personnalité fondatrice dans sa construction de jeune mélomane. « Les sujets qu'il traitait étaient souvent pour lui des questions de vie ou de mort. J'ai beaucoup investi émotionnellement dans la musique à l'adolescence ; il m'a montré que ce n'était pas ridicule d'avoir un tel niveau de passion. » Un monde en soi et tout un univers « un peu mythique », c'est ce que représentait André Tubeuf pour ses amis.

Habitué du micro de France Musique, il confie à Lionel Esparza ses mémoires, diffusés une première fois en 2016 en huit épisodes d'une grande richesse. Cette série sera rediffusée cet éte, du 31 juillet au 22 août, tous les samedis et dimanches de 7h à 8h.

Les derniers ouvrages d'André Tubeuf furent publiés aux éditions du Passeur, Bach ou le meilleur des mondes en 2017, Brahms ecclésiaste à l’automne dernier fin 2020 et  son deuxième roman, l’Embarcadère,en mai 2021.

Son éditeur et ami, Jean-Yves Clément que nous avons contacté, évoque un homme chaleureux, naturel, et très volontariste. « Il écrivait comme il parlait, et parlait comme il écrivait, avec de belles phrases, un sens de la formule et du style dans tout... tout faisait une seule et même chose chez lui ». Un style dense et limpide arrivé à une « épuration impressionnante », voilà ce que laisse André Tubeuf dans ses textes. Une suite à l’Embarcadère était déjà prévue : « j’ai le manuscrit entre les mains ; André Tubeuf y développe le propos en revenant sur les origines de l’histoire. Je ne sais pas ce que j’en ferai. » Travaillé par la question de son identité, de la mémoire et du souvenir, André Tubeuf invoquait dans son écriture un passé « glorieux, idéal, et disparu à jamais ». Que demeure longtemps le souvenir d’un homme qui parlait de musique pour la rendre accessible à chacun, sans « jargon musicologique » mais avec ses simples mots et sa pensée.