Alexandros Markeas : enseigner l'improvisation, c'est enseigner la démocratie

L’improvisation, qu’est-ce que c’est ? Peut-on l'enseigner ? Qui sont les musiciens qui intègrent la classe de l’improvisation au CNSM de Paris ? Entretien avec Alexandros Markeas, compositeur et professeur de l’improvisation générative à l’occasion de la nuit spéciale Jusqu’au bout de l’impro.

Alexandros Markeas : enseigner l'improvisation, c'est enseigner la démocratie
Alexandros Markeas©Alexandre Chevillard

Réécoutez le nuit Jusqu'au bout de l'impro

Comment définissez-vous l'improvisation ?

Lorsque je parle de l'improvisation, je me réfère à l'improvisation générative, que j'enseigne au CNSM de Paris. L'improvisation générative est affranchie de tout idiome - tonal ou modal - et sa matière principale est le son avec l'ensemble de ses paramètres. Elle est toujours liée à la musique électroacoustique dans ses recherches. La classe que j'encadre avec Vincent Lê Quang fait partie du département du jazz et des musiques improvisées, et se nourrit en quelque sorte des recherches à la fois autour des techniques de la composition contemporaine et du jazz. D'où l'enseignement en binôme avec Vincent, qui vient, lui, plus du jazz.

Peut-on l'enseigner ?

Ce qu'on enseigne, c'est comment être à l'écoute de sa musique et de celle de ses complices, pour aboutir à une forme. Pour moi, enseigner l'improvisation, c'est enseigner la démocratie : tout le monde doit respecter tout le monde pour arriver à une cohabitation pacifique. En musique, cela veut dire garder sa propre identité de musicien, tout en laissant la place à l'identité de l'autre, délimiter sa propre liberté pour laisser s'épanouir celle de l'autre, à travers un dialogue permanent.

Qui sont les étudiants qui intègrent la classe d'improvisation générative ?

La classe d’improvisation générative est ouverte aux étudiants ayant déjà pratiqué l’improvisation, soit dans le cadre de leurs études antérieures, soit dans un cadre moins formel, sur concours d’entrée. Il y a trois types d'étudiants qui intègrent notre classe : les musiciens classiques qui viennent chercher un mode d’expression qui les affranchirait de la partition, de la battue, une liberté de produire les sons pour leurs qualités intrinsèques, ensuite les musiciens venant du jazz qui veulent enrichir leur technique d’improvisation par une confrontation directe avec les techniques de composition contemporaines, et de plus en plus souvent, les musiciens de tradition orale qui passent par un parcours « savant » pour revenir à l’oralité.

Comment commence une séance d’improvisation ?

Pour moi, l'improvisation commence dès qu'il y a deux musiciens qui jouent ensemble, parce que l'écoute est au coeur de la démarche. Une improvisation peut être libre, où partir d'un cadre, défini par un paramètre.
On peut choisir une idée : par exemple, la polyrythmie, la répétitivité, un terme appartenant au vocabulaire de la musique contemporaine, une figure ou une couleur. Ou bien, on part d’un son homogène et on se donne comme objectif de finir avec un son éclaté. Après, la consigne que je donne aux étudiants est qu’on ne fait pas la musique qu’on aurait pu composer en moins bien…

Quelles techniques utilisez-vous ?

J’aime la surprise, et donc on travaille beaucoup avec les instruments préparés, on utilise les gestes qu'on n'a pas l'habitude de faire, on se sert des accessoires, mais aussi des techniques électroacoustiques, afin de déjouer les automatismes, saisir de nouvelles idées et développer des couleurs.

Qu'est-ce que l'improvisation apporte-t-elle aux instrumentistes ?

Pour les instrumentistes, l’improvisation ouvre d’abord une autre perspective dans l’interprétation. Mais comme il s’agit d’une discipline minoritaire, mais très en phase avec les arts de la scène en général, l’improvisation est une voie excellente pour se rapprocher des autres disciplines de création contemporaine, et notamment de la danse ou du théâtre .

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