Affaire Plácido Domingo : entre l'Europe et les Etats-Unis, deux approches différentes

Ovationné en Europe, boycotté aux Etats-Unis: les accusations de harcèlement sexuel contre le ténor espagnol Plácido Domingo ont de nouveau souligné les divergences transatlantiques concernant l'accueil fait aux personnalités du monde de la culture accusées de faits répréhensibles.

Affaire Plácido Domingo : entre l'Europe et les Etats-Unis, deux approches différentes
Plácido Domingo, © AFP / Attila Kisbenedek

Plácido Domingo, 78 ans, a reçu un accueil chaleureux de la part du public à Szeged, en Hongrie, où il s'est produit mercredi 28 août, malgré les déclarations de plusieurs femmes, qui l’accusent de baisers forcés ou des gestes déplacés à leur égard il y a plusieurs années. Dimanche 25 août, il avait été ovationné au festival de Salzbourg, pour sa première prestation scénique depuis la publication de ces accusations

Aux Etats-Unis au contraire, l'Orchestre de Philadelphie et l'Opéra de San Francisco ont annulé ses spectacles dès que les accusations ont été rendues publiques.

En Europe, les compagnies ont préféré attendre, certaines lui affichant même leur soutien. Et alors que plusieurs artistes américains ont publiquement condamné les actes présumés, des chanteurs européens ont pris sa défense.

La mezzo-soprano Maria José Suarez, qui s'est produite aux côtés de Plácido Domingo plusieurs fois, a ainsi dit avoir vu des femmes « lui courir après ». « Ce que j'ai vu, c'est quelqu'un de bon, qui est un homme qui aime les femmes, tout comme j'aime les hommes, et ce n'est pas un problème », a-t-elle dit à une radio espagnole.

Cette divergence dans les réactions ravive le débat de longue date sur la manière dont la société devrait ou non continuer de célébrer l'œuvre d'individus accusés d'actes répréhensibles.

« Défense du grand artiste » 

Pendant des dizaines d'années, les défenseurs d'hommes puissants accusés d'abus sexuels ont brandi le cliché du « puritanisme » américain. L'argument a refait surface suite au lancement du mouvement #MeToo en 2017, après la chute du producteur Harvey Weinstein.

Catherine Deneuve a ainsi signé avec une centaine de femmes une tribune défendant la "liberté d'importuner" pour les hommes, l'estimant « indispensable à la liberté sexuelle ».

L'actrice américaine Anjelica Huston, qui a joué dans plusieurs films de Woody Allen et se trouvait à la soirée lors de laquelle le crime dont est accusé Polanski s'est produit en 1977, affirme que c'est ainsi que les choses se passaient à l'époque.

" C'est une histoire qui aurait pu arriver 10 ans auparavant en Angleterre ou en France ou en Italie ou au Portugal, et personne n'en aurait entendu parler. Et c'est comme ça que ces types aiment passer leur temps », a-t-elle dit au magazine New York.

« Il y avait tout ce mouvement playboy en France quand j'étais jeune fille », a ajouté l'actrice, 68 ans aujourd'hui. « C'était de rigueur pour la plupart de ces types comme Roman qui ont grandi avec la sensibilité européenne ».

Pour l'historienne française Laure Murat, qui a publié l'an dernier Une révolution sexuelle? Réflexions sur l'après-Weinstein, crier au puritanisme et à la censure est un raccourci paresseux.

« Je crois que la défense systématique du "grand artiste", de son impunité miraculeuse, est un alibi pour tout autre chose. Il y a, derrière, une volonté délibérée de ne pas rentrer dans le débat », a-t-elle dit à Mediapart en 2018. Aujourd'hui, Audrey Clinet s'inquiète d'une lassitude face aux scandales. Elle est toutefois optimiste pour l'avenir, dit-elle, parce que les jeunes des deux côtés de l'Atlantique grandissent « avec une nouvelle éducation » concernant les questions d'égalité entre les sexes