À Saint-Céré, l’opéra en campagne

Le Festival de Saint-Céré, dans le Lot, programme chaque été des opéras qui font de lui l’un des viviers de jeunes artistes en France. Depuis deux ans, il a aussi installé une offre culturelle sur un territoire qui en était quasiment dépourvu.

À Saint-Céré, l’opéra en campagne
La cour du château du château de Castelnau-Bretenoux, dans lequel se tient le festival de Saint-Céré depuis 1981

Le Festival de Saint-Céré, dans le Lot, accueille en juillet 2018 quatre concerts du projet Scarlatti 555, au château d’Assier et au Théâtre de l’Usine, dont les concerts des clavecinistes Jean Rondeau et Bertrand Cuiller. Petite bifurcation vers le clavecin pour un festival qui se revendique tremplin de jeunes artistes lyriques, mais nouvelle manière, pour les organisateurs, de rendre accessible une musique rare aux territoires ruraux. 

Cette année, le festival propose, jusqu’au 18 août, non seulement des œuvres du grand répertoire, comme Les Contes d’Hoffmann, Les Noces de Figaro et La Traviata, mais aussi le moins connu Devin du Village de Rousseau. La manifestation rassemble mélomanes venus découvrir de nouvelles voix, nombre de vacanciers profitant de la région, mais aussi les habitants du territoire, sur lequel l’offre culturelle était quasi-inexistante il y a encore deux ans.

« Un festival d’opéra dans cette région, c’est un peu une aventure… »

Tout commence en 1981, au château de Castelnau-Bretenoux (Lot). Olivier Desbordes vient du théâtre et a passé toutes ses vacances d’enfance à Saint-Céré. Il est naturellement amoureux de cette région et décide d’y fonder un festival d’art lyrique : « Il y avait une envie de se dire “il y a des arts qui ne sont réservés qu’aux grandes villes et aux nantis, pourquoi est-ce qu’on ne les mettrait à la portée de tous ?”, c’était le début de décentralisation… J'ai décidé de faire de l’opéra ici, justement parce que c’était contradictoire avec tout ce qui se faisait ».

Egalement metteur en scène, avant de devenir directeur de l’opéra de Dijon de 2001 à 2007, Olivier Desbordes a alors deux objectifs : installer l’opéra dans les villes et villages de France qui en sont dépourvus, et fabriquer un tremplin pour les jeunes artistes qui veulent se faire la main sur un rôle ou un répertoire. Pour y parvenir, il crée Opéra Eclaté en 1985, une compagnie qui tourne dans 70 villes par an, en plus du festival : « On était, en nombre d’opéras joués, le plus grand opéra de France ! ». 

« On est un festival qui est là pour prendre des risques, souligne Olivier Desbordes, On fait appel à de jeunes artistes, pas à des vedettes, et on les aide à prendre leur rôle, à progresser dans leur carrière. ». Bien entendu, l’intérêt de la démarche est aussi financier, les jeunes chanteurs coûtent moins chers, et permettent donc de monter plus de spectacles dans plus d’endroits. Mais l’exigence est là. Le public découvre souvent les œuvres présentées, et le festival a noué un lien de confiance avec lui : « Ici, les gens viennent avec bienveillance. Ce n’est pas du laxisme : quand c’est faux, ils entendent que c’est faux, et ne sont pas contents ». 

Parmi ces artistes formés à Saint-Céré, on compte Eric Pérez, metteur en scène, dont Les Noces de Figaro, saluées par la critique à Clermont-Ferrand l’an passé, sont reprises cette année par le festival. Depuis 30 ans, il a exercé ici « un peu tous les métiers : choriste, soliste, chanteur de chansons engagées, assistant d’Olivier (Desbordes, ndlr), metteur en scène… » jusqu’à devenir conseiller artistique du festival. « Le public de Saint-Céré a été mon plus grand professeur » confie-t-il, ajoutant qu’à Saint-Céré : « On peut être très proche du public, on a une autre façon de casser certaines barrières, certaines images élitistes ».  

Les Noces de Figaro, mise en scène d'Eric Perez
Les Noces de Figaro, mise en scène d'Eric Perez, © Nelly Blaya

Si le metteur en scène souligne la différence de ce public, il dit néanmoins ne pas s’adresser spécifiquement à lui, mais à un lieu, et insiste sur l’importance de la mobilité de ses productions, qui doivent ensuite pouvoir être montées aussi bien à l’Opéra de Massy que dans une salle des fêtes. De son côté, Olivier Desbordes dit s’adapter au public : « Je dis toujours aux metteurs en scène invités : “N’oubliez pas, on s’adresse aux gens”. Il faut parier sur l’intelligence du public, mais il y a des œuvres moins faciles, j’essaye d’être toujours limpide. On est là pour raconter des histoires. C’est aussi pour ça que l’on choisit certains répertoires et pas d’autres. Il y a des répertoires - les opéras de Mozart par exemple - qui racontent des choses, ce sont comme des fables qui ont encore un sens aujourd’hui. Et c’est à partir de ces fables qu’on travaille. »

De la culture toute l’année

Comme de nombreux territoires français, la région est très vivante l’été, pendant le festival, et beaucoup moins l’hiver. Située à 150 km de Limoges, et à près de 200 de Toulouse et de Clermont-Ferrand, la petite ville de 3 500 âmes semble bien isolée. « D’ici,il faut faire 1h30 ou 2h de voiture pour accéder à un théâtre », commente Véronique Do, présidente du Scénograph. Cette structure réunit deux festivals d’été : Saint-Céré (musique) et Figeac (théâtre), mais aussi, depuis deux ans, le Théâtre de l’Usine, qui propose une programmation culturelle à l’année. Olivier Desbordes est à l’origine du projet, né d’un constat évident : « Ce n’est pas un zoo ici ! Il n’y a pas juste l’été et les festivals, et puis l’hiver on est tous en hibernation. Ça ne marche pas comme ça. Il y a une population qui vit ici, qui est active ». 

Jean Rondeau au Théâtre de l'Usine, pour son concert le 18 juillet dans le cadre du projet d'enregistrement des 555 sonates de Scarlatti
Jean Rondeau au Théâtre de l'Usine, pour son concert le 18 juillet dans le cadre du projet d'enregistrement des 555 sonates de Scarlatti, © Radio France / G. Decalf

Constat évident, mais pari risqué. Si le festival peut compter sur les nombreux saisonniers, le Théâtre de l’Usine - 400 places - repose lui sur une ville de 3 500 habitants et une communauté d’agglomération de quelques dizaines de milliers d’habitants seulement. Imaginé il y a plusieurs décennies dans les locaux de l’ancienne manufacture A. Cance (sous-traitant de Lancel) le théâtre a ouvert en 2016.  « Il faut aller chercher le public », souligne Véronique Do. La structure applique applique donc les recettes connues : tarifs attractifs, programmation hétéroclyte (classique, jazz, musiques actuelles, théâtre…), et surtout une action pédagogique forte et dynamique pour le jeune public, dès la crèche. 

Pour Olivier Desbordes, le théâtre « a une logique de territoire : pour l’éducation, pour les citoyens qui habitent ici, et qui y vivent. C’est important également pour nos industries, qui sont ici et qui embauchent, elles ont besoin que le territoire soit attractif, et la possibilité d’un projet culturel le rend plus attractif ». Peu étonnant d’apprendre que le fondateur du festival compte, parmi ses nombreuses casquettes, celle de conseiller départemental.  

Utiliser la culture pour offrir un nouvel horizon aux populations qui vivent ici toute l’année, mais aussi pour attirer de nouvelles personnes vers la région, l’initiative est salvatrice. La saison dernière, le Théâtre de l’Usine a vendu 12 000 places. C’est plus de trois fois la population de la ville…