Radio France veut supprimer un tiers des postes de son Chœur

Formation la plus durement touchée par le plan de suppressions de postes souhaité par la direction, le Chœur de Radio France va perdre 33 postes, passant de 93 à 60 chanteurs. Les membres de la formation vocale ont rejoint le mouvement de grève que traverse la radio publique depuis deux semaines.

Radio France veut supprimer un tiers des postes de son Chœur
Le Chœur de Radio France et sa directrice musicale Martina Batič, © Radio France / Christophe Abramowitz

114 chanteurs en 2015, 93 en 2019 et plus que 60 à partir de 2020. Voici la cure de régime drastique à laquelle la direction de Radio France veut soumettre son Chœur, l’une des quatre formations musicales du groupe audiovisuel public. Sibyle Veil, présidente de Radio France, défend actuellement un plan de restructuration de la radio publique afin de réaliser une économie de 60 millions d’euros à l’horizon 2022.

Pour y parvenir, la présidente veut supprimer 299 postes dans le cadre d'un plan de départs volontaires. En parallèle, 76 postes seront créés, majoritairement affectés dans le numérique. Le Chœur de Radio France paie le plus lourd tribut parmi toutes les directions concernées : 33 postes de chanteurs doivent être supprimés dans le seul chœur symphonique professionnel permanent de France. 

Abasourdis, les membres du Chœur ont rejoint le mouvement de grève que traverse Radio France depuis le 25 novembre. Cela a entraîné l’annulation du concert prévu jeudi 5 décembre à l’Auditorium de Radio France, avec l’Orchestre national de France.

« Passer de 93 à 60 chanteurs, cen’est même pas envisageable, s’insurge Sylvie Bertho, chanteuse et élue CGT. Nous allons perdre notre spécificité de chœur symphonique et nous allons surtout perdre tout un répertoire, qui est pourtant très demandé par les auditeurs. Des œuvres comme le Requiem de Berlioz, la Neuvième de Beethoven, etc. Il y a beaucoup d’œuvres qui ne peuvent être jouées avec seulement 60 chanteurs ».  

Autre point qui inquiète les membres du Chœur, le fait que lorsqu’un plan de suppression de postes de ce type est mis en place, il n’y a pas de recrutement possible pendant deux ans. « C’est totalement mortifère. Le Chœur va être figé et ne pourra pas évoluer. Notre chœur est plutôt âgé, ce qui est logique puisqu’à partir du moment où il s’agit de formations permanentes, les personnes y restent longtemps et y font souvent leur carrière. Et nous avons besoin de recruter des jeunes pour renouveler le son » explique Sylvie Bertho. 

Supprimer des postes pour sauvegarder les formations musicales 

Du côté de la direction de la musique, on justifie ces suppressions de postes par une volonté de conserver les quatre formations musicales de Radio France, l’Orchestre national de France, l’Orchestre philharmonique de Radio France, la Maîtrise et le Chœur de Radio France. « Le but est de garantir l’existence de ces formations sur une durée la plus longue possible, explique Michel Orier, à la tête de la direction de la musique à Radio France. Nous avons analysé la nature des programmes qui sont les nôtres ainsi que le projet artistique que nous souhaitons développer. En fonction de cela et de nos possibilités financières, nous avons décidé d’adapter les effectifs des formations musicales. Le Chœur est et restera un chœur symphonique. Les temps ont changés et aujourd’hui, à 60 chanteurs, on est largement un ensemble symphonique ».   

Pourtant, de nombreuses œuvres du répertoire couramment données dans les salles de concert requièrent la présence d’un chœur fourni. Cette saison, 10 concerts sur 45 nécessitent un ensemble vocal d’au minimum 90 chanteurs. « Lorsque nous aurons besoin d’une grande formation, au-delà de 60 chanteurs, nous ferons appel à un chœur de complément. Comme c’est déjà le cas actuellement lorsque nous donnons la Deuxième ou la Huitième de Mahler. Mais pour l’essentiel des concerts programmés, un chœur à 60 chanteurs sera tout à fait suffisant », explique Michel Orier.

Radio France a d’ailleurs déjà travaillé avec des chœurs allemands, ce fut le cas le 29 juillet dernier dans le cadre des Chorégies d’Orange. Le Chœur de Radio France était associé à celui de Munich dans la Huitième symphonie de Mahler. Et ces collaborations devraient se renforcer à l’avenir. 

S'aligner sur les chœurs européens

Michel Orier prend justement pour exemple les chœurs de radio en Europe et plus précisément en Allemagne pour justifier le redimensionnement de la formation de Radio France. « Le plus grand chœur symphonique permanent d’Europe, c’est celui de Leipzig qui compte 73 musiciens. Berlin, Amsterdam et nous bientôt, c’est 60. Les autres villes, c’est encore moins. Nous resterons l’un des chœurs symphoniques professionnels les plus importants d’Europe » affirme Michel Orier. 

Une comparaison qui ne fonctionne pas pour Sylvie Bertho. « Chez nos voisins allemands, il y a 7 chœurs symphoniques professionnels permanents. Des formations qui comptent entre 60 et 80 chanteurs, et ils n’ont donc aucun problème à s’associer lorsqu’une œuvre nécessite un nombre important de chanteurs. Ils ont l’habitude de chanter ensemble. Dans notre situation, ce sera différent. Les chœurs de complément seront soit composés d’amateurs, soit viendront d’un autre pays. Le travail du son ne se fera qu’au dernier moment, lors de la répétition générale. Cela aura un gros impact sur la qualité artistique ».

Combien de candidats volontaires au départ ?

La présidente de Radio France insiste sur l’aspect « volontaire » de ces suppressions de postes. Deux types de profils sont concernés : les personnes qui peuvent faire valoir leur droit à la retraite anticipée, et celles qui ont un projet professionnel à l’extérieur. « Ils ne les trouveront pas, ces 33 personnes qui voudraient partir volontairement, affirme Sylvie Bertho. C’est de la provocation de penser que cela puisse être le cas. Par conséquent, je m’inquiète qu’il puisse y avoir des pressions mises individuellement sur des chanteurs pour les forcer à partir ». 

L’élue syndicale, qui siège au comité social et économique de Radio France, a posé la question à la direction de ce qu’elle comptait faire si elle n’atteignait pas le chiffre de 33 départs volontaires. Sans réponse claire pour l’instant. Michel Orier répond : « On fera au mieux. Si les gens ne veut pas partir, ils resteront, c’est aussi simple que cela. Ce plan de départ volontaire, c’est la seule solution pour pérenniser l’activité essentielle du Chœur de Radio France, avec les moyens qui sont les nôtres. C’est une formation vitale pour nous et nous allons continuer à développer ses activités. Notamment avec des tournées en France et à l’étranger. Dès la saison prochaine, nous proposerons toute une programmation autour de la pratique vocale ».

A Radio France, la grève est pour l’instant reconduite jusqu’à lundi 9 décembre au soir. Il est encore trop tôt pour savoir si le mouvement de contestation va se poursuivre. Mais les réponses apportées pour l'instant par la direction ont renforcé la détermination des chanteurs du Chœur à se battre contre les suppressions de postes. 

Reste une position difficile pour la directrice musicale du Choeur, Martina Batic. Arrivée en septembre 2018 pour un contrat de trois ans, elle se trouve confrontée à un choix : soutenir le plan de la direction et risquer de fâcher l’ensemble des chanteurs, ou protester contre ces suppressions et risquer de ne pas voir son contrat renouvelé.