Concours international de piano d'Orléans : aimer et faire aimer la musique contemporaine

le vendredi 26 février 2016
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La pianiste arménienne Marianne Abrahamyan sur la scène de la salle de l'Institut, lieu d'accueil des épreuves éliminatoires du Concours international de piano d'Orléans. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

Depuis 22 ans, le Concours international de piano d'Orléans valorise le répertoire pianistique de 1900 à nos jours. L'un des rares concours au monde axé sur la musique contemporaine et de création. L'occasion idéale pour tenter de comprendre le désamour du public envers ce répertoire.

Ce n'est pas un secret. La musique dite contemporaine a un problème ou plutôt nous avons un problème avec la musique contemporaine. Pourquoi ? Parce qu'elle n'attire pas les foules car jugée trop complexe, elle est donc rarement programmée, encore moins quand on quitte Paris, par conséquent il est compliqué d'en écouter en vrai, dans les salles de concert et fatalement il est difficile d'apprécier ce que nous connaissons mal ou pas du tout. 

Pourtant, il est tellement dommage que ne soient pas programmées ces d'oeuvres du XXe et du XXIe siècle, d'une variété de styles et de courants infinis, faites d'émotions puissantes, des oeuvres qui nous bouleversent, nous déstabilisent et nous font nous sentir en vie. Heureusement, il existe des exceptions, et le Concours international de piano d'Orléans en fait partie. Depuis 22 ans, sa fondatrice François Thinat met un point d'honneur à défendre ce répertoire créé entre 1900 et aujourd'hui. 

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Isabella Vasilotta, directrice artistique du Concours international de piano d'Orléans, en discussion avec la pianiste arménienne Marianna Abrahamyan. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

Une mission que poursuivra Isabella Vasilotta, la toute nouvelle directrice artistique du Concours, en insistant davantage sur la création. "Cette année, nous avons pas moins de 31 oeuvres créées pour la première fois lors du premier tour des épreuves. C'est colossal". 

Le réglement de la compétition prévoit en effet que les candidats choisissent une oeuvre fraîchement composée lors du premier tour. Oeuvres de compositeurs, voire d'interprètes-compositeurs. C'est le cas de Philippe Hattat, 22 ans, jeune pianiste du Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Avec un brillant récital donné mercredi 24 février lors des demi-finales, il a été sélectionné pour la finale. Il a créé l'une de ses compositions lui-même lors du premier tour. Mais il reconnaît avoir longtemps été perdu face à la musique contemporaine.

"Pendant les premières années de mon apprentissage instrumental, j'étais complètement désarmé face à une grande partie de ce répertoire moderne, explique le pianiste. Mais un jour tout s'est débloqué. J'ai réussi à m'extraire de ma pratique, de mes connaissances pour réaliser ce que j'appelle une écoute abstraite. C'est-à-dire, ne pas chercher à comprendre le mécanisme de l'oeuvre, mais tout simplement se laisser envahir par le résultat sonore. Et j'ai commencé à entendre des choses magnifiques. Ensuite, j'ai pu retourner à l'intérieur des oeuvres pour comprendre dans le détail ce qui s'y passe. Au fur et à mesure, grâce à l'analyse et à l'absorption d'oeuvres de périodes et de courants variés, j'ai finalement découvert une véritable mine d'or. Quelque chose qui ne pourra jamais s'arrêter de vivre en moi". 

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Philippe Hattat, 22 ans, pendant son récital des demi-finales du Concours international de piano d'Orléans. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

Olivier Messiaen, Pascal Dusapin, Karlheinz Stockhausen ou Bruno Mantovani, le candidat Philippe Hattat montre une maîtrise impressionnante de ces compositeurs plus ou moins récents. Point important, il réussit à transmettre sa passion vers le public. Et c'est l'un des chevaux de bataille des acteurs du répertoire contemporain : restaurer le lien qui s'est peu à peu rompu entre le grand public et la musique de création. 

"Il y a quelque chose qui bloque. Tout a commencé à partir du moment où certains compositeurs ont voulu faire table rase du passé, analyse Philippe Hattat. On pense évidemment à Boulez ou à Stockhausen. Ce qui en soit était une réaction normale pour l'époque, mais aujourd'hui on se rend compte que c'était en partie une erreur. En même temps, grâce à eux on a pu aller tellement loin dans les styles, dans les techniques de composition. La musique contemporaine est assez paradoxale : elle a permis de créer des oeuvres incroyables dont on n'imaginait même pas qu'elles soient possibles il y a cent ans, mais au prix de se couper avec la base du public mélomane. Je n'ai pas forcément de réponse à comment se sortir de ce paradoxe. Chacun peut trouver sa solution". 

Et parmi les solutions proposées par Philippe Hattat : le décloisonnement de la musique contemporaine. Nombreux sont les amoureux du répertoire contemporain à regretter son isolement. Le pianiste plaide pour une plus grande variété dans la programmation des concerts, par exemple. Marier des grandes oeuvres célèbres du répertoire classique tout en y insérant des pièces contemporaines. "Ce serait évidemment l'assurance de toucher un public de plus en plus large. Et malgré quelques tentatives par-ci, par-là, c'est encore assez timide". 

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Le pianiste turque Toros Can dans les coulisses de la salle de l'Institut d'Orléans. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

C'est un avis que partage le pianiste turque Toros Can. Candidat malheureux de la toute première édition du concours en 1994, il est revenu 4 ans plus tard et a remporté le 1er prix. Il reconnaît que le Concours a véritablement été un tremplin pour sa carrière. Depuis il vient à presque toutes les éditions, pour y donner des récitals ou tout simplement pour écouter de la musique. Et pour Toros Can, la méfiance du public envers la musique contemporaine provient tout simplement du fait qu'il ne la connaît pas.

"Quand vous écoutez du Mozart ou du Beethoven, vous savez où est-ce que cela va vous emmener, vous savez à quoi vous attendre. Ce qui n'est pas le cas de la musique contemporaine. Les gens ne savent pas ce qui va se passer. Et quand on ignore à quoi s'attendre, c'est quelque chose qui peut vous effrayer. Quand vous êtes dans votre maison dans le noir complet, vous savez trouver votre chemin, mais si cela vous arrive dans une maison que vous ne connaissez pas alors là, vous avez peur. C'est exactement la même chose pour la musique contemporaine, tant qu'on ne la connaît pas, on en a peur. Mais il y a une subtilité concernant la musique. Posez-vous la question : à quel point connais-je la musique de Mozart, par exemple ? On aime sa musique sans pourtant avoir besoin de la connaître dans les moindres détails. Il faut se libérer de cette peur. La connaissance n'est pas obligatoire pour aimer".  

Aimer la musique contemporaine et surtout réussir à la faire aimer. Voilà ce à quoi le jury du Concours est très attentif. En tant que président du jury, Jean-François Heisser s'intéresse principalement à comment les candidats vont réussir à s'extraire de l'exécution purement virtuose des oeuvres, pour réussir à en faire de la musique, pour la transmettre au public. "Ce Concours est unique en son genre car il demande un engagement différent des autres compétitions généralistes, explique le pianiste et pédagogue. Les candidats ne peuvent pas se reposer sur un répertoire qu'ils ont dans les doigts depuis un certain nombre d'années. A Orléans, ils n'ont pas le choix. Ils doivent s'investir dans un répertoire très éclectique car plus le Concours avance, et plus je me rends compte de l'importance du choix des programmes proposés par les candidats au cours des différentes épreuves. C'est souvent la conjonction, la juxtaposition d'oeuvres entre elles qui créé l'intérêt". 

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François Thinat, fondatrice et présidente du Concours international de piano d'Orléans, et le piansite Jean-François Heisser, président du jury. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

Et c'est pour ce souci de la cohérence de leur récital que les finalistes ont été choisis. S'affronteront ce dimanche le français Philippe Hattat, le japonais Takuya Otaki et l'arménienne Marianna Abrahamyan. La finale débute à 15h au Théâtre d'Orléans, l'entrée est payante. Et pour ceux qui ne peuvent se rendre à Orléans, séance de rattrapage le 14 mars prochain à Paris au Théâtre des Bouffes du Nord pour le concert des lauréats. Et pour ceux qui n'habitent pas Paris, pas de panique non plus. France Musique enregistrera ce concert et le diffusera ultérieurement.

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Quelques membres du jury : (de gauche à droite) Jean-Pierre Derrien, Winston Choi, Jacqueline Méfano, Hie-Yon Choi (de dos), Hèctor Parra et Vladimir Tarnopolski. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

 

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