Pierre Boulez : biographie complète

le 06 Février 2014
Pierre Boulez en 2011, lors d'un concert à l'Auditorium du Louvre (© John Van Hasselt/Corbis)
Pierre Boulez en 2011, lors d'un concert à l'Auditorium du Louvre (© John Van Hasselt/Corbis)

Compositeur, chef d'orchestre, figure centrale du monde musical... Qui est Pierre Boulez ? Réponse grâce à sa biographie complète.

«Adieu, Herr Boulez.» C’est ainsi que Pierre Boulez fut apostrophé par la presse, en 1966, lorsqu’il annonça sa décision de rompre avec l’organisation officielle de la musique en France. Il est vrai qu’à la même époque, sa carrière de chef d’orchestre prenait un envol international, particulièrement en Allemagne, et que le compositeur était le plus farouche défenseur de la jeune tradition sérielle allemande. 20 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les plaies n’étaient pas complètement refermées. La musique officielle en France résonnait des préceptes néo-classiques de Nadia Boulanger et d’une tendance à la démocratisation. Cette anecdote est représentative des rapports parfois houleux que Pierre Boulez a entretenus avec les instances officielles, mais certainement pas de sa personnalité. Ceux qui l’ont approché, en particulier, les musiciens d’orchestre, ont pu apprécier son amabilité, son professionnalisme, sa gentillesse. Aujourd’hui, Pierre Boulez est, sans conteste, la personnalité musicale française la plus célèbre au monde.

"Boulez à facettes", un portrait web complet de Pierre Boulez, illustré de photographies, d'archives sonores, et de vidéos. 

La formation musicale (1931-1946)

Pierre Boulez a grandi au sein d’une famille catholique : son père Léon, ingénieur et directeur technique d’une aciérie, sa mère, Marcelle Calabre, sa sœur Jeanne née en 1922, son frère Roger né en 1936. Il commence le piano à 7 ans, puis la pratique chorale et la musique de chambre. Durant ces années d’apprentissage, celui qui incarne, pour lui, la modernité, est Claude Debussy. Il fait ses études primaires au petit séminaire de Montbrison, l’Institut Victor de la Prade. Brillant en chimie et en physique, il obtient son « bachot » en 1941, à 16 ans ! A la rentrée suivante, il commence Math Spé à Lyon.

1943 : Pierre Boulez s’installe à Paris pour se consacrer à la musique. En harmonie, il reçoit l’enseignement académique de Georges Dandelot, et étudie le contrepoint avec Andrée Vaurabourg (la femme d’Arthur Honegger). Mais son maître, un « maître dont on sait qu’il y a lui et personne d’autre » selon ses propres mots, c’est Olivier Messiaen, qui le fait entrer dans sa classe au Conservatoire de Paris. Dans ses toutes premières compositions de jeunesse, Nocturne, et Prélude toccata et scherzo pour piano, Pierre Boulez est encore influencé par Arthur Honegger. Mais, déjà rebelle face à l’académisme, il est exclu du cours de fugue de Simone Plé-Caussade qu’il juge ennuyeux.

1945 : Pierre Boulez obtient un Premier Prix d’harmonie et compose Douze notations pour piano. Son second maître, René Leibowitz lui enseigne la composition dodécaphonique. Mais très vite, l’élève Boulez, ne pouvant se restreindre à ce dodécaphonisme « schoenbergien » s’émancipe vers le sérialisme « webernien », C’est la rupture avec René Leibowitz, en 1946, l’année de sa Première sonate. Il est alors influencé par André Jolivet.

Compositeur d’avant-garde (1946-1963)

 

D’emblée, Pierre Boulez se place à la pointe de la modernité du monde musical et met tout en œuvre afin d’en assurer une promotion de qualité.

1946 : Pierre Boulez est nommé directeur de la musique de scène de la Compagnie Renaud-Barrault récemment installée dans le Théâtre Marigny. Il y fait son apprentissage professionnel, et commence à diriger, notamment des partitions de Georges Auric, Francis Poulenc, Arthur Honegger qu’il arrange ou coupe pour les besoins de la scène. Cette fonction lui laisse du temps.
Il compose la Sonatine pour flûte et piano (1947), et la première version du Visage nuptial pour soprano, alto et orchestre de chambre (1946 révisée en 1952), sur des poèmes de René Char, et qui marque sa rencontre importante avec le poète de l’Isle-sur-Sorgue, et sa Deuxième sonate pour piano (1948). Parallèlement, et par nécessité intellectuelle d’analyse du monde musical dans lequel il vit, Pierre Boulez écrit trois textes importants en 1948 : Propositions, Incidences actuelles de Berg et Trajectoires. Il compose aussi le Livre pour quatuor à cordes (1949).

1951 : Pierre Henry le présente à Pierre Schaeffer au studio de musique concrète de la Radiodiffusion Française. Avec Karlheinz Stockhausen, qui devient son ami (tout comme John Cage), et Jean Barraqué, il devient stagiaire du tout jeune Groupe de Recherche de Musique Contemporaine et y compose deux études de musique concrète.

1952 : dans Structures I pour deux pianos, Pierre Boulez applique le principe sériel aux hauteurs, durées, intensités et attaques. La création de l’œuvre provoque un scandale.

1953 : soutenu par le couple Renaud-Barrault, il crée les Concerts du Petit-Marigny puis, l’année suivante, Le Domaine Musical (qu’il dirigera jusqu’en 1967). Cette démarche de création institutionnelle va lui permettre de faire jouer la musique contemporaine. Mieux : de la faire « bien jouer ». Paradoxe surprenant : aucune de ses propres œuvres n’y sera créée.

1955 : Pierre Boulez crée, à la Société Internationale de Musique Contemporaine de Baden-Baden, le Marteau sans maître (œuvre révisée en 1957) sur des poèmes de René Char. L’œuvre est accueillie avec enthousiasme dans toutes les grandes capitales culturelles. Stravinski en fait l’éloge. Il faut noter que les membres français de la Société s’étaient opposés à cette création !

1958 : il est invité à Baden-Baden par la radio du Südwestfunk, y signe un contrat et s’y installe comme compositeur en résidence. L’Allemagne, en plus de la reconnaissance, lui propose des moyens concrets pour travailler. Tout en assurant la direction du Domaine Musical, il compose la Troisième Sonate pour piano (1957), Pli selon pli pour soprano et orchestre (1957-1962), Poésie pour pouvoir, pour bande magnétique et trois orchestres (1958), Structures II pour deux pianos (1961). Il rédige Penser la musique aujourd’hui, et donne de nombreuses conférences à Darmstadt, Bâle et Harvard. C’est le point culminant de son statut de compositeur leader du post-sérialisme webernien.

Chef d’orchestre (1963-1972)

 

Contesté par cerains milieux en tant que compositeur, Pierre Boulez va accéder à la notoriété mondiale grâce à la direction d’orchestre.

1963 : Pierre Boulez remporte un grand succès en dirigeant successivement le Sacre du printemps d’Igor Stravinski pour les 50 ans de la création de l’œuvre, avec l’Orchestre National au Théâtre des Champs-Elysées, puis la création française de Wozzeck d’Alban Berg à l’Opéra de Paris, sur une mise en scène de Jean-Louis Barrault.

1966 : il dirige, de Richard Wagner, Parsifal à Bayreuth, sur l’invitation de Wieland Wagner, puis Tristan et Isolde au Japon. Il propose à André Malraux, alors Ministre de la Culture, une réorganisation de la vie musicale française. Mais ce dernier nomme Marcel Landowski à la Direction de la Musique. Pierre Boulez annonce qu’il met fin à toute collaboration avec « tout ce qui, en France ou à l’étranger, dépend de l’organisation officielle de la musique ». Il laisse la place à Gilbert Amy à la tête du Domaine Musical, mais accepte malgré tout de travailler à la réorganisation de l’Opéra de Paris aux côtés de Jean Vilar et Maurice Béjart. Ce projet prend fin dès l’année suivante.

La carrière internationale de chef d’orchestre de Pierre Boulez s’envole :
1967-1972 : principal chef invité de l’Orchestre de Cleveland.
1971-1975 : chef permanent de l’Orchestre Symphonique de la BBC.
1971-1977 : il dirige l’Orchestre Philharmonique de New York, quatre mois par an, en succession à Leonard Bernstein.

Durant cette période, il compose notamment Éclat / Multiples (1966), et Figures-Doubles-Prismes (1968).

L’IRCAM (1972-1992)

Enfin reconnu, Pierre Boulez va à présent disposer de moyens à la hauteur de ses ambitions pour le développement de la musique contemporaine.

1972 : le Président Georges Pompidou décide de doter la France d’un centre de création contemporaine. Il crée le Centre Beaubourg, le Musée d’Art Moderne et l’Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique. Pierre Boulez se voit confier la direction de l’IRCAM, qui ouvrira ses portes à l’automne 1977. Il compose …explosante-fixe….

1975 : Michel Guy, Secrétaire d’État aux Affaires Culturelles, annonce la création de l’Ensemble Intercontemporain, dont la présidence est confiée à Pierre Boulez qui vient de rédiger La musique en projet, recueil de contributions des futurs directeurs de l’IRCAM, et qui compose, la même année, Rituel in memoriam Bruno Maderna.

1976 : à l’occasion du centenaire de la Tétralogie de Richard Wagner, Pierre Boulez est invité à Bayreuth pour diriger les quatre volets de l’œuvre mise en scène par Patrice Chéreau. Cinq années de suite, il dirigera cette production, qui paraîtra en disque et en vidéo et deviendra une référence. Parallèlement, il occupe une chaire de professeur au Collège de France jusqu’en 1995.

1977 : le Centre Beaubourg ouvre ses portes, l’IRCAM aussi, même si les bâtiments ne sont pas terminés. Pour marquer l’évènement, Pierre Boulez organise une grande manifestation d’expositions et de concerts : Passage du XXe siècle. Plusieurs formations sont invitées à y participer. Le succès est au rendez-vous.

1979 : il dirige la première mondiale de la version intégrale de Lulu, d’Alban Berg, à l’Opéra de Paris, sur une mise en scène de Patrice Chéreau.

1980 : Notations I à IV, sur une commande de l’Orchestre de Paris, est créée. La même année, une crise profonde éclate à l’IRCAM. Certains directeurs démissionnent. Une réorganisation devient nécessaire.

1981 : Pierre Boulez compose Répons pour trois ensembles, six solistes et informatique et électronique (révisé et allongé en 1982 et 1984) Parallèlement, durant cette période, il s’associe à d’autres projets importants pour la diffusion de la musique, telles les créations de l’Opéra Bastille et de la Cité de la musique à La Villette, et n’hésite pas à exprimer son désaccord sur certains choix techniques imposés par les décideurs politiques.
1985 : il compose Dialogue de l’ombre double pour clarinette, bande et dispositif de spatialisation.

1988, il réalise une série de six émissions télévisées : Boulez XXe siècle. Dans le cadre du festival d’Avignon, il dirige Répons et est le compositeur invité du centre Acanthes, à Villeneuve-lès-Avignon, où il donne une série de cours de direction d’orchestre. Il compose Dérive 2, pour onze instruments.

1992 : Pierre Boulez décide de quitter la direction de l’IRCAM pour se consacrer à la direction d’orchestre et à la composition.

Consécration mondiale (depuis 1992)

À présent, c’est le monde musical qui crée l’évènement autour du musicien français le plus célèbre .

1992 : Pierre Boulez signe un contrat d’exclusivité avec Deutsche Grammophon et continue son imposante discographie avec les plus grands orchestres. La même année, le festival de Salzbourg lui consacre une programmation exhaustive par des concerts avec l’Ensemble Intercontemporain, et d’autres formations symphoniques.

1994 : il compose Incises, pour piano.

1995 : Pierre Boulez fête ses soixante-dix ans. L’évènement est célébré par un cycle de concerts pour l’inauguration de la Cité de la musique, une tournée mondiale avec le London Symphony Orchestra, une série de concerts au Japon et la production de Moïse et Aaron d’Arnold Schönberg à l’Opéra d’Amsterdam, sur une mise en scène de Peter Stein .

1996 : il fait une grande tournée en Amérique latine à la tête de l’Ensemble Intercontemporain.

1997 : Pierre Boulez donne une série concerts célébrant le vingtième anniversaire de l’Ensemble Intercontemporain, et dirige nouvelle production du Rossignol de Stravinski avec l’Orchestre de Paris et du Pierrot Lunaire de Schönberg au Théâtre du Châtelet, sur une mise en scène de Stanislas Nordey. Il décide alors de suspendre ses activités de chef d’orchestre durant une année, afin revenir à la composition avec Anthèmes 2 pour violon et dispositif électronique.

1998 : Sur Incises, pour trois pianos, trois harpes, et percussions est créée au festival d’Édimbourg. Pierre Boulez reprend ensuite son intense activité de chef d’orchestre dirigeant, entre autres, les orchestres de Cleveland, Chicago et Vienne et effectue des tournées avec l’Ensemble Intercontemporain et le London Symphony Orchestra. Invité au festival d’Aix-en-Provence en juillet 1998, il y dirige une nouvelle production du Château de Barbe-Bleue de Bartók avec la collaboration de la chorégraphe Pina Bausch.

1999 : Notations VII est créée par Daniel Barenboim à Chicago .

2000 : pour ses 75 ans, Pierre Boulez donne une grande série de concerts avec le London Symphony Orchestra en Europe et aux Etats-Unis. La programmation y met en perspective le répertoire orchestral du XXe siècle. Il reçoit le Grammy Award de la meilleure composition contemporaine pour Répons, dirige pour la première fois la Symphonie n°9 d’Anton Bruckner avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne à Linz, au Carnegie Hall de New York et à Salzbourg, et donne à Paris un cycle consacré à Bela Bartók avec l’Orchestre de Paris. Il anime aussi un atelier d’une semaine sur Le Marteau sans maître à Carnegie Hall .

2002 : Pierre Boulez est compositeur en résidence au Festival de Lucerne 2002. Il y dirige la création de Dérive II, pour ensemble. On le retrouve ensuite au Festival d’Aix-en-Provence et aux Festwochen de Vienne où il dirige Renard d’Igor Stravinski, Les Tréteaux de Maître Pierre de Manuel de Falla et Pierrot Lunaire mis en scène par Klaus-Michael Grüber.

2004 : il retourne à Bayreuth diriger Parsifal, dans une mise en scène de Christoph Schlingensief.

2005 : l’ensemble du monde musical fête les 80 ans de Pierre Boulez avec de nombreux concerts avec London Symphony Orchestra, le Cleveland Orchestra, le Chicago Symphony Orchestra, l’Ensemble Intercontemporain et l’Orchestre de la Staatskapelle de Berlin.

2009 : le Louvre organise une grande exposition Pierre Boulez, Œuvre : fragment . Autour de la notion de modernité, le compositeur s'interroge sur le fragment : chaque œuvre nouvelle n'est qu'une partie d'une totalité qui nous échappe et qui dans son développement formel comme temporel, déborde du cadre de la partition. Ainsi, l'œuvre boulézienne n'est qu'une étape transitoire d'une vaste trajectoire dont les manifestations demeurent quelques fragments qui, chacun à leur échelle, expriment l'essence et la vérité de l'idée de départ.

2010 : L’année de ses 85 ans, Pierre Boulez revient à ses sources et dirige un concert consacré à son maître, Olivier Messiaen, à l’Opéra Bastille.

 

Bibliographie :

Ecrits de Pierre Boulez :

  • Penser la musique aujourd'hui, 1963
  • Relevés d'apprenti, Le Seuil, Collection «Tel Quel», 1966
  • Par volonté et par hasard, entretiens avec Célestin Deliège, Le Seuil, 1975
  • Jalons (pour une décennie) : dix ans d'enseignement au Collège de France (1978- 1988). Textes réunis et présentés par J.J. Nattiez, préface posthume de Michel Foucault, Paris, Christian Bourgois, Coll. Musique/Passé/Présent, 1989
  • Le pays fertile - Paul Klee, Gallimard, 1989
  • Correspondance, Pierre Boulez/John Cage, Christian Bourgois, 1991
  • Eclats 2002, Entretiens avec Claude Samuel, Mémoire du livre.
  • Points de repère, en trois tomes reprenant et complétant les textes des Relevés d'apprenti et de Jalons (pour une décennie) : I - Imaginer, II - Regards sur autrui, III - Leçons de musique, Christian Bourgois

Ecrits sur Pierre Boulez :

  • Antoine Goléa, Rencontres avec Pierre Boulez, Julliard, 1959
  •  Dominique Jameux, Pierre Boulez, Fayard, 1984
  • Jean Vermeil, Conversations de Pierre Boulez sur la direction d’orchestre, Plume, 1989
  •  Philippe Olivier, Le marteau et son maître, Hermann, 2005
  • Ouvrage collectif, Pierre Boulez : techniques d'écriture et enjeux esthétiques, Contrechamps, 2006
  •  François Meïmoun, Entretien avec Pierre Boulez, la naissance d’un compositeur, Aedam musicae, 2010
  • Steinegger Catherine, Pierre Boulez et le théâtre, de la Compagnie Renaud-Barrault à Patrice Chéreau, Préface de Joël Huthwohl, Prix des Muses 2013, XXe siècle, Collection Musica, Éditions Mardaga, 2012

Webographie :

Filmographie sélective :

  • «Pierre Boulez» par Michel Fano (1965)
  • « Naissance d’un geste » d’Olivier Mille (1988),
  • « Boulez, XXe siècle » de Nat Lilenstein (1988)
  • «Eclat» de Frank Scheffer (1994)
  •  «Sur Incises» d'Andy Sommer (2000)
  • « A la recherche de Pierre Boulez » de Gérald Caillat (2005)

 

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