« Toute maison d’opéra doit s’adapter ou mourir »

le 18 Février 2016
Indian Queen à l'English National Opera - mea 603
The Indian Queen, de Purcell, à l'English National Opera (©MaxPPP)

Coup de semonce en Angleterre : après la grève du Chœur de l’English National Opera, le directeur du Arts Council Darren Henley, en charge des subventions publiques des institutions culturelles, publie une lettre ouverte sur sa vision de la crise au « ENO ».

« Every opera company must adapt or die : the ENO is no exception », toute compagnie d’opéra doit s’adapter ou mourir : l’English National Opera (ENO) ne fait pas exception. Le titre de la lettre ouverte de Darren Henley, directeur du Arts Council England, publiée dans le Guardian mardi 16 février se veut être une réponse claire à ceux qui dénoncent le « vandalisme culturel » de la réorganisation imposée au ENO.
 
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Aux origines de cette lettre, la grève des choristes de l’English National Opera. En pleine restructuration, la maison a annoncé quatre licenciements et une réduction de salaire de l’ordre de 25%. Pour Hilary Hadley, représentante du syndicat Equity, ces propositions « sans doute bien intentionnées », sont en train « de détruire l’English National Opera une bonne fois pour toute ». La direction du ENO déclare pour sa part ne pas avoir d’autre choix pour faire des économies, suite à la réduction de 5 millions de livres sterling par an des subventions accordées par le Arts Council England.
 
Faut-il y voir, comme en France, le signe d’un certain désengagement des tutelles ? Contrairement au système français, dans lequel les subventions publiques sont liées aux collectivités territoriales (communes, régions…) ou au ministère de la culture,  et donc à leurs représentants, l’Angleterre repose sur une organisation publique indépendante du gouvernement, le Arts Council. Nommé par le département gouvernemental en charge de la culture, des médias et des sports (le DCMS), son directeur gère un portefeuille de 684 organisations artistiques réparties en plusieurs catégories, parmi lesquelles la musique, la littérature, les musées, la danse ou encore le théâtre. Son budget repose en majorité sur l’aide gouvernementale, mais aussi sur les revenus de la Loterie Nationale.
 
Concrètement, le département de la culture, des médias et des sports (DCMS) répercute – ou non – la réduction de son budget (décidée par le chancelier de l’Echiquier George Osborne) sur le Arts Council, qui la répercute ensuite à sa manière sur les 684 musées, théâtres, opéras, etc. dont il a la charge. En 2010, la baisse annoncée de 24% du budget du DCMS a entraîné une réduction de 30% de celui du Arts Council, mais le gouvernement exigeait également que cette diminution ne se fasse ressentir sur le budget des organisations culturelles qu’à hauteur de 15%. Pour cela, le Arts Council a rogné sur sa propre organisation, mais a aussi réduit le nombre de ses portefeuilles. En novembre 2015, si le budget du DCMS a été revu à la baisse de 5% à l’horizon 2018, celui du Arts Council a, pour sa part, été maintenu.    

« Ce que nous voulons éviter, c’est la crise qu’a connu New York, où le City Opera a été contraint de fermer ses portes en 2013 »

Si les subventions accordées aux institutions culturelles dépendent des politiques budgétaires du gouvernement, le Arts Council dispose d’une certaine latitude dans ses orientations. Celle notamment de désigner les bons et les mauvais élèves, et de contraindre ces derniers à restructurer leur organisation : c’est le cas de l’English National Opera.
 
Ebranlé par les problèmes de gestion interne et par une crise financière, le ENO peine à répondre à ses objectifs de stabilité. Parmi ceux-ci, la diversification des sources de revenus et leur pérennisation (la vente des billets, par exemple) fait grincer des dents : les subventions représentaient 48% du budget de l’opéra en 2014. Pour le Arts Council, la situation est claire : « en réduisant la subvention du ENO, nous pensons que nous pouvons faire meilleur usage de l’argent du contribuable en l’investissant ailleurs. Nous pensons aussi que nous avons fait en sorte que l’organisation s’éveille aux changements nécessaires pour faire fonctionner une maison d’opéra moderne et pérenne ».
 
Si le Arts Council « reconnaît et regrette que les changements puissent être douloureux pour les individus dans la maison », il estime également avoir fait son travail en alertant tôt l’institution sur les dangers de son mode de gestion, et en l’accompagnant dans sa transition (notamment par une aide financière de 7,6 millions de livres par an pendant trois ans) vers un modèle satisfaisant.       
 
Tout l’enjeu aujourd’hui pour le ENO est de trouver sa place, notamment aux côtés de son voisin « bon élève » le Royal Opera House (ROH). Autre maison d’opéra londonienne subventionnée, le ROH est cité en exemple : les fonds du Arts Council n’y représentent que 22% des revenus et l’opéra « est plein tous les soirs et a ouvert la voie des diffusions sur grand écran ». Pourtant, la subvention du ROH (37,3 millions d’euros en 2014) est bien plus importante que celle du ENO (22,4 millions d’euros en 2014) : pour le Arts Council, c’est moins la somme investie qui pose problème que la manière dont cette somme est gérée.  
 
« S’adapter ou mourir », selon les mots du directeur du Arts Council, c’est aussi reconnaître que le fonds de subventions ne sauvera pas à tout prix l’English National Opera : « il n’y a pas d’obligation à avoir deux maisons d’opéra dans une capitale mondiale, mais cela reste notre vœux pieux pour Londres » assure Darren Henley. Reste à savoir jusqu’où peuvent aller ENO et Arts Council pour conserver ce vœu en réalité. 

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